interlude 1 – Boulez by Zappa

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Après de belles propositions poétiques, philosophiques, voire intellectuelles, jouons du balancier de notre humanité. Plaçons donc sur le plateau d’aujourd’hui une bonne part d’humour et de dérision, sans pour autant sacrifier la qualité de l’information contenue dans ces lignes. Et pour nous accompagner, qui de mieux que ce personnage dont j’ai déjà parlé précédemment : Franck Zappa.

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un petit montage, clin d'oeil et témoignage humoristique de l'admiration de Zapa pour Varese

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Pourquoi lui ? Simplement parce que j’adore sa folie perturbante, son franc parler et cette volonté de ne jamais prendre son auditeur pour un idiot. Homme de culture (n’a-t-il pas rencontré Varèse dont il fut toute sa vie fervent admirateur ?), penseur profond à travers ses phrases-choc souvent dérisoires, il est de ces compositeurs dont j’aurais tant voulu la présence au festival et dont la programmation s’est soldée par un échec. Pendant six mois, j’ai cru à un merveilleux concert Ars Musica où quelques unes de ses oeuvres d’orchestre s’apprêtaient à bouleverser notre écoute « contemporaine » (en compagnie notamment d’une pièce totalement « décalée » : Popcorn Supermarket Receiver de  Jonny Greenwood, un des musiciens de Radiohead). Et puis, pour des raisons qui m’échappent encore aujourd’hui (il y a parfois de réels parasitages extraterrestres dans un tel Festival !), l’événement est tombé à l’eau en février dernier. Zappa ne sera pas parmi nous en musique, mais je fais appel à lui pour nous présenter un autre compositeur dont on entendra quelques échos en mars prochain : Pierre Boulez.

On croise les doigts. Boulez himself devrait diriger le 21 mars l’EIC lors d’un concert au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles pour nous faire entendre une création de Johannes Boris Borowski (j’en reparlerai), et surtout SON « Eclat« , pièce de sa plume que j’admire par dessus tout. Donc, un petit coup de coeur de ma part pour un concert qui nous parle d’une époque finissante et offre un très beau moment de musique aux afficionados d’une certaine radicalité musicale du XXe siècle (dont je fais – entre autres positions esthétiques – aussi partie).

Alors trève de bla-bla. Partie 1 : ce que pense le grand Pierre, notre convive pétri de rationalisme à la française, à propos d’un démoniaque conteur d’histoires folles   – pour notre plaisir polyglotte, une interview en anglais mais sous-titrée en néérlandais ! :

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Partie 2, bien plus truculente ; place au grand Franck en citant un extrait de ce livre fantastique  ZAPPA par ZAPPA publié aux éditions l’Archipel en 2000 (dans la traduction française de Jean-Marie Millet). Ce texte vaut son pesant d’or, nous fournit une mine d’informations sur cette relation incroyable (en changeant quelque peu la perspective sur ce que dit Boulez dans l’interview ci-dessus), et nous interpelle tout en dévoilant un pan de la pensée de Zappa concernant la musique contemporaine  :

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Zappa-Boulez, l'improbable rencontre !

Lorsque j’ai rencontré Boulez, je venais de lui adresser des partitions, avec l’espoir qu’il voudrait bien les diriger. Il m’a répondu. Négativement. Il ne disposait que d’un orchestre de chambre de vingt-huit musiciens, m’a-t-il expliqué en substance, or mes œuvres exigeaient un orchestre symphonique, ce qu’il n’avait pas sous la main en France. (En aurait-il eu un qu’il ne s’y serait pas risqué, m’a-t-il avoué plus tard.)

J’avais acheté mon premier disque de Boulez vers la fin de mes années de lycée. Un enregistrement CBS du Marteau sans maître, dirigé par Robert Craft, couplé avec Zeitmasse de Stockhausen sur l’autre face. Moins d’un an plus tard, j’ai réussi à me procurer la partition de cette œuvre, J’ai réécouté le disque en suivant les notes, et j’ai constaté que l’interprétation n’était pas d’une très grande rigueur. Puis j’ai trouvé une version du Marteau dirigée par Boulez, chez Turnabout. Surprise : il avait pris le premier mouvement sur un tempo plus lent que noté sur la partition. Quand nous nous sommes rencontrés, je l’ai taquiné à ce propos.

Pour paraphraser l’un des mots favoris de Thomas Nordegg, Boulez est « sérieux comme le cancer », mais il sait aussi se montrer rigolo. Il me fait un peu penser au personnage d’Herbert Lom dans les films de la Panthère rose, le « tic psychopathe » à l’œil en moins, mais avec cette qualité nerveuse qui le poussait au fou rire – justifié par les circonstances.

Avant les enregistrements de Perfect Stranger, nous avons déjeuné ensemble à Paris, II a commandé un truc appelé……………… [à compléter. svp]. Jamais vu ça. Ça ressemblait à un morceau de barbaque couché sur un bizarre lit de salade, le tout nappé d’une sauce translucide. Il avait l’air de réellement apprécier. Il m’a proposé d’y goûter. J’ai demandé ce que c’était. Du museau de bœuf en vinaigrette. Je l’ai remercié et suis retourné à mon steak au poivre. 

Je suis allé le voir en 86 ou 87 au Lincoln Center. Il dirigeait le New York Philharmonic avec Phyllis Bryn-Julson en soliste. Le public fut odieux. La première moitié du programme comprenait des œuvres de Stravinsky et Debussy, la seconde une œuvre de Boulez. Après l’entracte, le public est revenu et a attendu que commence son morceau – beaucoup plus calme que les deux premiers. Alors une bonne moitié de la salle s’est levée – en faisant du tapage – et s’est dirigée vers la sortie. Lui n’a pas cillé.

J’aurais aimé avoir un micro et crier :  » Asseyez-vous, bande de cons ! Ce type est une pointure, un vrai de vrai ! »

 

The Perfect Stranger

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Depuis l’album avec le LSO, j’avais reçu une quinzaine d’offres de la part d’orchestres de chambre du monde entier,plus ou moins importants, plus ou moins connus, qui me proposaient du fric pour que je leur écrive des oeuvres originales. J’aurais été un compositeur débutant, j’aurais trouvé ça géant – mais je n’avais plus le temps, et je redoutais ce qu’ils en feraient si je n’étais pas présent aux répétitions. Pour compliquer le tout, ces offres sous-entendaient que je n’avais qu’à assister à la première du concert – assis béatement à applaudir à tout rompre.

C’est exactement ce qui m’est arrivé quand Boulez a dirigé le premier concert public de « Dupree’s Paradise », « The Perfect Stranger » et « Naval Aviation in Art ? ». Il n’avait pas assez répété. J’ai franchement détesté cette soirée. Pierre Boulez a littéralement dû me tirer sur la scène pour saluer. J’avais assisté au concert depuis les coulisses, assis dans un fauteuil, et je voyais la sueur couler du front des musiciens. Ils devaient entrer en studio à l’IRCAM quelques jours plus tard pour enregistrer.

Au petit jeu de la musique contemporaine, tout le monde doit prendre un risque. Le chef d’orchestre, les musiciens, le public – mais celui qui risque le plus gros, c’est le compositeur. Les musiciens, c’est sûr, vont saboter l’œuvre (mauvaises dispositions, répétitions insuffisantes). Le public n’aimera pas parce que ça « sonnera faux  » (mauvaise acoustique, interprétation médiocre). Dans ce genre de situation, on ne vous donne pas de « seconde chance » – il n’y aura qu’une soirée, car même si le programme annonce : « Première mondiale », il faut comprendre : « Dernière représentation ».

La musique contemporaine intéressante existe. Sans renier les commentaires un peu sévères que vous venez de lire dans ce chapitre, j’affirme que des gens sincères et optimistes en composent encore. Mais alors, où est-ce que ça coince ? Excellente question, je vous remercie de l’avoir posée ! Quand, exceptionnellement, ces gens-là enregistrent des disques, ils passent à côté de la Grande Poussée médiatique […] De ce fait, les gens qui pourraient être tentés de les entendre ont un mal de chien à les trouver. M. Le Détaillant n’en a rien à branler – il est là pour écouler un max de Michael Jackson. Moi aussi, j’ai mes traites à payer! « Le concerto super-génial de Joe Blow » qui se trouvait dans le bac 29 au fond du magasin à gauche ? Désolé, y’en a plus.

Si nous voulons transmettre un tant soit peu de culture musicale de valeur aux futures générations de ce pays, il nous faudra réformer le système qui décide du comment, du pourquoi, du calendrier et des responsables de toutes ces choses.

A bon entendeur, salut…

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PS : pour ceux qui voudrait en savoir un peu plus sur les relations institutionnelles de FZ, je conseille aux lecteurs anglophiles  l’excellente page du blog de Deconstructing Jim (compositeur anonyme de son état) :  Frank Zappa at IRCAM

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 29 octobre 2011.

2 Réponses to “interlude 1 – Boulez by Zappa”

  1. Houlà ça promet d’être fameusement intéressant tout ça , je tâcherai de venir à un max de concerts et vais prévenir mes potes musiciens

  2. merci pour ces infos !
    Moi, (héhé) , j’ai eu la chance de voir Frank Zappa en show à Buffalo State University en 1983 pendant mes études avec Morton Feldamn : un concert mémorable; humour séditieux à gogo !

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