Ramon Lazkano, notre « moment-faveur » du festival 2012

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« Moment-Faveur », une notion inventée par François Nicolas, qui correspond très bien au bonheur que j’ai eu d’être invité – il y a quelques jours – par Ramon Lazkano. Moment d’échanges, quelques mots, quelques réflexions à propos de musiques, de « sa » musique, mais aussi de tout et de rien. De ces petites choses qui remplissent notre vie de cette nécessité vitale de comprendre un peu mieux le monde, ou de le critiquer.

L’invitation était d’autant plus agréable qu’il m’accueillait chez lui ; l’épreuve de l’intimité, là où les énigmes de compositeurs se mettent au vestiaire pour parler de sensibilité à sensibilité. Toutefois, pour y parvenir il me fut d’abord donné de survivre à un dédale de couloirs et d’escaliers mystérieux en colimaçon qui évoquaient ici et là mon Maurits Escher adoré. La surprenante topographie des lieux maîtrisée, je me suis soudainement retrouvé dans un appartement qui fleurait bon l’intimité, aux lignes délicates rehaussées de livres soigneusement disposés dans une illusoire négligence calculée. Une impressionnante rangée de la Pléiade me mit en confiance. Quant au piano à queue, il devait me confirmer que nous étions bien dans l’antre d’un artiste. Je dois toutefois vous avouer que l’hôte le plus impressionnant à ce moment fut le silence, luxe quasi inconnu au coeur de la capitale française. Bref, je me retrouvais au beau milieu d’un appartement à l’image de ses propriétaires : raffiné, délicat et nimbé d’une incroyable palette de couleurs de terre. Terre d’ombre, terre fumée, terre orangée… Seule l’une ou l’autre blancheur de partition ou de page ouverte du dernier livre traduit de Murakami tranchait sur cette enivrante monochromie diversifiée.

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La voix de Lazkano me rappella étrangement les désirs de Luigi Nono : apprendre à écouter les nuances de l’infîme. Une voix de velours, sourde et pianissimo qui incite à écouter encore plus attentivement ses dires, comme si une discussion se transformait en laboratoire de découverte de l’autre. Et ce mot de « laboratoire » n’est pas choisi au hasard. Le compositeur y fait constamment référence dans son oeuvre. Notamment lorsqu’il cite le travail de l’artiste basque Jorge Oteiza. Ce dernier refusait le Musée pour revendiquer le Laboratoire. L’occasion de rechercher dans l’intimité quotidienne la radicalité du geste créateur. « Dans son laboratoire, il plie des morceaux d’insignifiances qui gisent sur nos bureaux. Non pas d’un geste machinal, mais dans le souci constant de transformer la matière. Dans les répétitions des jours, ces exercices lui font faire de ces morceaux insignifiants de surprenantes sculptures que l’on regarde aujourd’hui comme des oeuvres d’art. Rien d’autre au fond qu’un détournement d’usage, un pacte conclu avec le matériel bureaucratique pour l’arracher à son destin tragique. »

(Denis Laborde « Ortzi Isilak, Dialogue de l’Océan et de la Craie », in Ramon Lazkano, La ligne de craie, Edition 2E2M, 2009)

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Laboratoire de Craie, Laboratoire de papier… L’oeuvre de Oteiza nous parle d’une forme de subversion, mais aussi de rédemption de la matière par sa décontextualisation, sa « déterritorialisation » nous dirait Deleuze. Car tout se tient, par rhizome interposé ; des multiples particules de cette matière en mutation, jusqu’aux poussières qui troublent notre perception de l’objet réalisé.

Lazkano, face aux sculptures en craie de Jorge Oteiza

Quant on connait l’oeuvre de Lazkano, on comprend tout de suite l’intérêt du compositeur pour son alter ego plasticien. La CDMC (Centre de Documentation des Musiques Contemporaines) a d’ailleurs organisé il y a quelques mois une rencontre autour de ces « Laboratoires » musicaux dont vous pouvez avoir quelques échos ICI. Car le musicien se veut aussi sculpteur de la matière sonore, en agissant sur elle comme on agit sur un bloc de craie ; en la faisant éclater, en la griffant, en faisant jaillir d’un bloc informe des associations de particules (d)étonnantes, sans jamais négliger notre perception. Esthétique du cheminement, entre effort et naturel, sans concession à l’égard de l’auditeur ; juste pour avoir la chance de pouvoir l’émerveiller par des amalgames inouïs, de nouveaux dires à mille lieux des esthétiques mille fois rabâchées. Et puis, la musique respire de son originalité. L’expérience de Lachenmann y est digérée depuis longtemps. La spectralité aussi (n’oublions pas que Lazkano fut élève de Grisey). Pesson, ami de toujours, à contribué à cet effacement de la mémoire du spectre et du concret. A l’effacement d’une culture entretenue patiemment chaque jour comme un artisan de l’information.

Reste l’origine du créateur, basque. Eötvös me disait que nos compositions subissaient les inflexions de notre langue d’origine. La prosodie, mais aussi la syntaxe, la pensée qui sous-tend la construction de la phrase. J’ai beaucoup discuté de ce sujet avec Ramon mercredi dernier. L’ami linguiste qui nous accompagnait m’a surpris lorsqu’il me signala que la syntaxe du basque était assez analogue à celle du Japonais (la langue de mon épouse que je tente d’appréhender comme je peux) : une construction inversée de la notre. A la différence du japonais – qui néglige l’individu au point d’oublier de le mentionner dans la phrase, ce qui la rend parfois bien énigmatique – le basque ose son identité. Pas étonnant au vu de ses antécédents historiques, politiques et culturels. Si on ose aborder ce terrain glissant, Lazkano n’a jamais exprimé, lors de notre conversation, une quelconque velléité autonomiste. Il se sent bien dans les deux rôles, basque et espagnol. Toutefois, la reconnaissance culturelle fait partie de ses désirs. Pour preuve, référez-vous aux titres de ses compositions : Ilunko, Hauskor, Egan (dont les quatre opus seront proposés par Musiques Nouvelles le mardi 13 mars), Mugarri (proposé par l’Orchestre National de Belgique le 22 mars), ou l’intitulé de son tout dernier quatuor qui sera créé par Diotima le 16 mars, Lurralde.

Finalement ce sentiment n’a cessé de ponctuer notre rencontre, depuis la révélation surprenante de la participation de notre compositeur-phare 2012 à l’élaboration du « Basque sans peine » de la méthode Assimil, tout autant que le « Basque de poche », deux livres édités en compagnie de Jean-Charles de Beaumont ; jusqu’aux échanges passionnés à propos de Ravel (un de mes compositeurs « non-contemporains » de prédilection). J’ai enfin compris pourquoi Ramon était si heureux que sa pièce Mugarri soit proposée, pour sa création belge, en compagnie de ce grand représentant de la musique française. Française, vraiment ? Un acte d’intégration nationale peut-être un peu trop vite énoncé… De fait, Ramon n’a eu de cesse de me pointer les références basques dans l’oeuvre de son illustre prédécesseur, depuis les rythmes et sonorités du concerto – que l’on a trop souvent qualifié de jazzy, alors que Ravel s’est directement inspiré du Biribilketa – en passant par les inflexions prosodiques basques qui inondent l’oeuvre vocale du grand Maurice. Et, Ramon, de me rappeler que Ravel parlait cette langue Basque aux racines mystérieuses (souvenez-vous que, au même titre que le finno-ougrien, elle ne s’intègre pas dans le corpus des langues indo-européennes), ce que les musicologues oblitèrent encore aujourd’hui trop souvent ! Bref, une belle leçon d’analyse en temps réel.

Je pourrais encore m’étendre sur les multiples thèmes abordés lors de notre entrevue. Mais la discrétion doit parfois permuter avec l’emphase pour éviter l’anecdote. Pour preuve, Debussy signalait que la musique se substituait aux mots lorsque ceux-ci n’arrivaient plus à exprimer la réalité des choses. De fait, j’ai tenté d’en savoir un peu plus à propos du quatuor que Diotima créera à Ars Musica le 16 mars prochain. Peu de mots se sont échappés de la bouche du compositeur pour évoquer sa dernière oeuvre, comme si une pudeur ultime confinait la confidence au silence. Le vin dégusté à ce moment n’a guère suffi pour en connaître un peu plus sur les sons impalpables issus de l’imaginaire de ce musicien admiré. Tout au plus quelques énigmes. Et une origine. Ramon m’avoua que le titre provenait d’un échange téléphonique avec Gérard Pesson. Ce dernier lui avait signalé que « la solitude est un territoire » – « Lurralde » en Basque. Autre confidence, la lecture de « La carte et le territoire » de Houellebecq l’avait titillé peu avant la composition de l’oeuvre. L’argument de ce roman me rappelait une conversation que j’avais eue avec Ramon à propos de Mugarri, écrite peu après le décès d’un proche. La solitude prenait sens. S’ensuivirent quelques réflexions sur un ton de voix de plus en plus intimiste : « La solitude n’est pas l’oeuvre d’un individu replié sur lui-même. Elle n’existe que parce que nous avons un rapport à l’autre, dans notre rapport au monde. De fait, Lurralde est une sorte de cartographie, la découverte progressive d’un topos musical avec ses reliefs, ses détails. Une sorte de plan où les signes orientent les artistes. Un espace où l’auditeur devient une sorte de Vasco de Gama « errant » au hasard des découvertes de nouveaux territoires. » Je lui signalai que certaines de ces oeuvres précédentes fonctionnaient avec une absence formelle a-priori. Un risque pour un compositeur. Car c’est à l’auditeur de découvrir la forme au fur et à mesure de l’organisation des flux sonores. La forme comme devenir du matériau. En réponse à cette réflexion, le compositeur s’empara d’une maxime : « C’est l’oeuvre qui impose ses règles et non les règles qui façonnent l’oeuvre. Pour preuve, cette séquence inoubliable, gardée dans les archives de l’INA, où Boulez tente de démontrer à Stravinsky qu’il y a une erreur dans l’écriture des Noces. Et Stravinsky de répondre… Il n’y a pas à chercher l’erreur, « cela doit être ! »  Dans le même ordre d’idée, je me souviens d’une conférence de Grisey à propos de Talea. On lui avait signalé une erreur du fait qu’il manquait un certain nombre de mesures si on suivait la logique numérique qu’il avait édictée comme système. Gérard répondit simplement que ce « manque » faisait partie de la nécessité formelle de l’oeuvre. »

L’épilogue était tout trouvé. Bravo aux compositeurs qui écoutent leur partition, les nécessités qui en émanent, quitte à remettre en question le système qui organise la matière en un tout cohérent. Le risque fait toujours partie du voyage, mais en cas de réussite, vive le « grand large » ! Gageons que Ramon Lazkano fait partie des compositeurs qui correspondent à ces précédentes phrases, avec sa sensibilité exquise, mais aussi avec sa rigueur de pensée alliée à la transparence de l’émotion, comme peu d’artistes osent le faire aujourd’hui.

Sur ce, nous bûmes une dernière gorgée de ce vin agréable avant de nous quitter jusqu’à notre prochain rendez-vous en mars prochain, à Bruxelles. Il viendra pour s’entretenir avec nous, en paroles et en musiques. Soyez nombreux à nous rejoindre.

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 30 janvier 2012.

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