Bruxelles-Brésil / rencontre avec Marlui Miranda

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A quelques encablures de l’année nouvelle, voici mes dernières lignes de décembre. D’abord pour vous souhaiter d’excellentes fêtes de fin d’année, en espérant que 2012 vous offrira quantité de découvertes merveilleuses, musicales (je croise les doigts pour qu’Ars Musica en fasse partie) et autrement artistiques, mais aussi profondément humaines.

Dans cette perspective, j’aimerais vous offrir comme cadeau de fin d’année le témoignage d’une rencontre exceptionnelle :

Il y a une dizaine de jours, Marlui Miranda se produisait au Senghor dans le cadre d’Europalia Brasil. Connue dans son pays, mais encore peu courtisée sous nos contrées, cette ethnomusicologue de formation, mais aussi merveilleuse musicienne intégrant dans ses chants les merveilles sonores assimilées lors de ses séjours en immersion au sein des populations indigènes du Brésil, ne cesse de surprendre par ses « grands écarts » entre la recherche et la pratique artistique. Lors de ses performances, elle offre à ses auditeurs une narration trans-genre. Musiques ethniques, populaires, expérimentations sonores, jazz, voire le divertissement. Elle est de ces personnes modestes qui, malgré un certain âge (elle est née en 49), manifestent une insatiable curiosité en s’associant – pour ce qui la concerne – avec des musiciens remarquables (comme à Senghor, avec Caito Marcondes, incroyable percussionniste brésilien, ami de longue date ; ou encore John Surman, saxophoniste de jazz).

Bref, Marlui, je l’ai découverte lors de mon séjour brésilien il y a quelques années. j’avais été ébloui par son CD « Ihu », magnifique exemple de ses pérégrinations artistiques originales. Pour Ars Musica, je voulais qu’elle soit inscrite d’une manière ou d’une autre au programme. De fait, dans ce cadre, j’organiserai les 21 et 22 mars prochains un Colloque à l’Académie Royale de Belgique, à propos de la création au XXIe siècle (retenez les dates, je vous donnerai prochainement les informations complètes). Elle y sera présente virtuellement lors de la demi-journée consacrée à la mondialisation/globalisation artistique. Pour cela, je l’ai rencontrée il y a quelques jours, et j’ai réalisé un entretien filmé qui sera diffusé le 21 mars après-midi.

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Marlui Miranda à la Maison des Musiques – Bruxelles 18-12-2011

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Pour vous donner un avant-goût, voici quelques extraits de l’interview qu’elle a bien voulu m’accorder ; J’ai transcrit quelques révélations à propos de l’altérité artistique telle qu’elle peut être perçue dans un autre coin du monde. Un témoignage entre anthropologie et pratique musicale, l’expression d’une relation intime de longue date entre une dame au grand coeur et les Indiens de son pays :

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Il y a une histoire au Brésil : la musique des indiens ne fera jamais partie de la culture des musiques du pays. Parce que cette musique n’a jamais été comprise en tant que telle. Elle a toujours été envisagée en adoptant un point de vue « religieux », comme si il y avait quelque chose de démoniaque dans cette musique. De fait, cette vision provient de descriptions de voyageurs qui n’ont perçu qu’une partie de la réalité. Il est vrai que les contacts furent toujours difficiles, et le demeurent même aujourd’hui. Dès lors, la musique des indiens se confine dans une sorte de « secret ». Personne ne peut rentrer en contact avec cette musique. D’ailleurs les gens n’ont pas d’oreilles pour l’écouter. Au Brésil, elles s’intéressent plutôt aux origines portugaises, africaines des musiques actuelles. Cela a créé une frontière entre les deux aires. [D’une part la musique populaire, et d’autre part] la musique des indiens du côté des ethno-musicologues, du monde académique ; quelque chose dont on parle, mais que l’on écoute peu.

Personnellement je n’ai jamais adhéré à cela. Je pense que cette aire des indiens doit être reconnue en tant que telle et sera de plus en plus appréciée dans le futur. Mais aujourd’hui, il y a encore des peurs qui font qu’un ethno-musicologue – ou un artiste – s’intéressant à ces musiques soit immédiatement catalogué et doive faire des compromis. Donc ce n’est pas facile pour une jeune personne de s’engager tant les conséquences sur son avenir sont importantes actuellement.

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En ces moments, il se passe un phénomène intéressant dans la plupart des tribus d’indiens du Brésil. Les anciens manifestent le désir d’enregistrer les musiques de leur tradition pour avoir une référence sur la manière d’interpréter ce répertoire. J’ai collaboré avec une douzaine de ces projets. On a enregistré, filmé ces manifestations avec les nouvelles technologies qui étaient à notre disposition. Ainsi ces tribus avaient la satisfaction de garder la mémoire de leur tradition pour les générations futures. Chose importante quand on sait que les jeunes générations négligent leur langue originelle, leur culture. Donc c’est une raison fondamentale pour réaliser un tel travail.

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Pour revenir à Levi-Strauss [qui a observé durant de nombreuses années les indiens du Brésil], un tel acte pourrait s’apparenter à ce qu’il considérait comme « le témoignage d’un acte inscrit préalablement dans la nature et sa transformation ». D’où provient leur musique et en quoi elle peut être transformée ? Cette question est très importante pour eux car ces indiens aujourd’hui vivent dans l’idée que rien n’est immuable, tout est en changement. Et les médias ont leur place dans cette dynamique. Pour exemple, les indiens ont l’habitude de fabriquer une « boîte » [malle] dans laquelle ils conservent avec soin les objets délicats et fragiles des cérémonies. Des plumes et dents de jaguars chassés par la famille, transformés en colliers ; et encore bien d’autres objets. Curieusement, ils considèrent les CD comme ces « boîtes » où ils conservent les idées sonores les plus précieuses, ou les communications avec les esprits. Même si c’est un fragment, c’est suffisant pour eux. Les indiens connaissent donc les valeurs de la technologie. Cela confirme la dualité du monde dans laquelle ils se meuvent avec beaucoup d’aisance

[…]

Cela a changé d’ailleurs mes rapports avec eux. Pour ces indiens, la difficulté résidait dans ce qui était « correct » ou non. Au début, quand je voulais reprendre un chant originel, ils voulaient que je le chante du début jusque la fin. Et cela durait… deux jours ! Vous comprendrez que je préférais que cela dure un peu moins longtemps, en utilisant des fragments. J’ai tenté de faire des compromis avec eux. Au début c’était vraiment impossible car ils refusaient catégoriquement. Mais depuis qu’ils fabriquent eux-même leurs enregistrements pour promouvoir leur culture, ils comprennent la nécessité du processus de fragmentation. Et depuis, ils acceptent que j’utilise l’un ou l’autre extrait de leur musique, de chants de cérémonie ou autre répertoire, pour les intégrer dans une production artistique. Cela leur permet de voyager en pensée avec moi.

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Marlui Miranda et Caito Marcondes, jouant un instrument indien à la destinée étrange. Un beau témoignage qui renforce mon idée de la « porosité sensible ». Les particules originales des cultures ne connaissent pas de frontière et voyagent au gré des rencontres d’imaginaire pour façonner un monde de demain qui, j’espère sera organisé autour des nouvelles molécules de ce savoir intime. Non pas une « chimie » de la matière, radicalisée par une science omniprésente. Plutôt « alchimie » née des désirs humains dans leur impulsion vers l’autre, les éloignant du repliement sur soi si caractéristique de ce début de millénaire.

L’autre, cet inconnu. Mieux le connaître, c’est aussi se donner certaines clés d’action. C’est aussi prendre conscience de certains enjeux planétaires dont on veut nous faire croire qu’il n’y a pas d’autres solutions que de les subir. l’Art, finalement, ne serait-ce pas se donner certains outils de connaissance sensible qui nous permettraient de nous situer au sein d’une entropie informationnelle galopante ; et de redéfinir les points cruciaux qui permettent de donner du sens à notre humanité.

Marchant dans les pas de Marlui Miranda (dans une nettement moindre mesure !), apprendre à mieux connaître la situation des Indiens du Brésil m’a bouleversé. Je n’en suis pas sorti indemne. Tant il existe des fils concrets qui nous relient à ces populations pourtant si éloignées. Deleuze parlerait de Rhizome. Il y a eu aussi ce film : La terre des hommes rouges de Marco Bechis, avec pour acteurs des indiens amateurs. A voir absolument ! Cela dévoile un pan du drame. Ma pièce La Terre Sans Mal parle de ce tissage invisible entre nous et les Indiens Guarani. D’un drame certes, mais aussi d’un espoir possible creusé dans notre écoute de ces minorités. Voici d’autres causes qui méritent qu’on se penche sur elles car elles participent de ce même désir d’espace et de vie.

image extraite du film : "Auprès de l'Amazonie : le parcours de Claude Lévi-Strauss" (2008)

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Terre sans mal, l’histoire d’une trajectoire et d’une recherche. Ma musique parle de ces espaces en mouvance, en déshérence, de territoires volés pour des raisons économiques et de forêt dévastées. D’espaces spirituels et de désirs de rejoindre le lieu de résolution des conflits, sans mal. Vous comprendrez dès lors mieux mon désir de destiner cette pièce à un ensemble « sonorisé », avec ses espaces sonores modulables ; depuis l’image déployée – grâce aux haut-parleurs – dans l’ensemble de la salle de concert, jusqu’au point étouffant d’une source sonore ramenée frontalement en mono, comme pour « enfermer » le son instrumental dans une prison acoustique. Métaphore des lieux. La pièce fut créée à Paris par Le Balcon en février dernier. Scoop : cet ensemble de jeunes musiciens enthousiastes viendra à Bruxelles pour nous offrir lors de la soirée d’ouverture bruxelloise, le 8 mars, la création belge de cette oeuvre « électrique » dont vous pouvez entendre les dernières minutes ci-dessous. Petit bémol toutefois, l’enregistrement est celui de la création, fait avec un petit enregistreur portable dans une salle très réverbérante… soyez donc tolérant avec le son ! Mais cela vous donnera une petite idée de cette oeuvre engagée pour laquelle j’ai une affection toute particulière.

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[audio https://ledouxclaude.files.wordpress.com/2011/12/terre-fin.mp3]

Claude Ledoux : La Terre Sans Mal (extrait)

Ensemble Le balcon, dir. Maxime Pascal  (Live – février 2011)

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Levi-Strauss nous rappelait combien était important de garder les témoignages de la diversité de notre monde. La fin de la « terre sans mal » vous aura certainement surpris, car le montage ultime fut réalisé à partir d’une interview d’indiens glanée sur Youtube ! Signe des temps… Mais aussi pour clamer haut et fort que pléthore d’informations ne rime pas avec connaissance intime du monde. A l’instar des mots prononcés par ces indiens à la fin de la pièce. Énigme… Mais si vous voulez savoir ce qu’ils signifient je vous convie à lire la notice de cette oeuvre ICI. Et de vous sensibiliser à la problématique essentielle de vie de ces êtres, qui n’est pas sans lien avec notre consommation de biocarburants… !

Une merveilleuse nouvelle année pour toutes les minorités de ce monde… mêmes musicales !

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 26 décembre 2011.

Une Réponse to “Bruxelles-Brésil / rencontre avec Marlui Miranda”

  1. je découvre votre blog ! passionnant…je prendrais le temps …l’année prochaine ! merci et tres belle année créatrice.

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