Bruxelles-Liège-Kobe-Tokyo…

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Si Ars Musica fait depuis de nombreuses années les beaux jours du printemps contemporain, la création n’attend pas ce renouveau saisonnier pour s’exprimer dans notre pays. Pour preuve, décembre n’est certainement pas en reste. Il a commencé d’ailleurs sous les meilleurs auspices avec le festival LOOP, événement proposé par le Forum des Compositeurs de la Communauté Française de Belgique. L’occasion fut belle de nous faire découvrir de surprenantes rencontres entre les artistes du Nord et du Sud de notre pays (une bonne manière de saluer involontairement la formation d’un nouveau gouvernement après un an et demi de pseudo-absence politique ;-)). Je fais notamment référence au concert de l’Ensemble 21 qui a titillé nos oreilles samedi dernier avec quelques créations et reprises tant de compositeurs francophones – dont une première de Gregory D’hoop, jeune créateur résidant actuellement à Berlin et commanditaire d’un nouveau quatuor à cordes qui sera créée en mars prochain par les Diotima… On en reparlera bientôt ! – que d’artistes néérlandophones (merci à l’ensemble 21 et son chef Marc Collet d’avoir programmé l’excellente musique de Daan Janssens, autre tête d’affiche de notre festival de Mars ; en guise de scoop, ce musicien terriblement doué nous proposera une grande création au Singel d’Anvers le 24 mars (notez le déjà dans votre agenda ) : De Blinden, d’après un texte de Maaterlinck, interprété par les musiciens de Musiques Nouvelles et ceux du Vocallab d’Amsterdam. Lui aussi m’a promis une interview à paraître prochainement sur ce blog).
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Ars Musica – Loop, une belle collusion à propos des créateurs de demain, belges de surcroît. Comme quoi les coïncidences amènent les esprits à se rencontrer…
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Mais Loop, ce fut aussi la très belle occasion de découvrir la pianiste japonaise (résidant en Belgique) Nao Momitani. Pour les « petits potins de la contemporaine », j’avouerai que cette merveilleuse musicienne est mon égérie ; et c’est donc un petit message attentionné que j’offre à celle qui comprend ma musique de l’intérieur et qui se consacre avec dévouement à la défense des écritures de notre temps. Subjectivité que j’aimerais partager avec vous par l’entremise de cette petite vidéo :
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Mes amis me connaissent et savent combien je suis avare de compliments, même à l’égard de personnes proches. Mais je dois avouer que je suis toujours sous le charme du concert piano et électronique superbement construit que cette musicienne donna le vendredi dernier (2 décembre 2011) au Senghor, avec le concours du Centre Pousseur. Les oppositions furent de la partie et les couleurs fusèrent d’un piano dont on découvrit des résonances et autres richesses sonores inattendues. Délicatesse rimait avec force et virtuosité brillante avec l’intimité de la pensée ; bref, l’occasion fut belle de découvrir les qualités émergentes de la confrontation entre compositeurs d’un monde en mouvement : japonais (Atsuhiko Gondai et Toru Takemitsu), belges (les deux Gilles talentueux – Doneux et Gobert et votre vénérable blogueur) mais aussi brésilien avec Cortazar, ou quarto com caixa varia, oeuvre sensible du compositeur brésilien Silvio Ferraz (l’occasion de faire un petit clin d’oeil à Europalia Brésil 2011).
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SI je mentionne ce concert, c’est simplement parce que nous retrouverons cette artiste surprenante, originaire de Kobe, lors d’un concert inscrit au sein des « journées japonaises » d’Ars Musica. J’avais déjà parlé précédemment de cet événement à propos de Toshio Hosokawa et de sa création The Raven le samedi 17 mars. Déplacement de la pensée, et place à un concert original qui nous proposera la pianiste sus-mentionnée entourée d’instruments de sa contrée natale. Sakuhachi, shamizen et koto ponctueront un événement rehaussé d’une scénographie d’Anne Englebert. L’occasion de se rendre compte qu’en cette période friande de multi-media et de prouesses informatiques, l’innovation demeure encore possible sans faire nécessairement référence aux multiples substrats technologiques. En proposant un espace de rêve et d’imaginaire là où le corps se substituera aux objets de recherches pour nous proposer la révélation de ses propres ressources énergétiques. Corps si souvent tabou dans notre société millénaire qui n’a eu de cesse de se méfier de ses multiples manifestations physiologiques, au point d’avoir codifié et cantonné son utilisation artistique dans le domaine de la danse, du cirque ou de la jonglerie. Et pourtant bien d’autres artistes peuvent revendiquer ce pouvoir d’incarnation. En voici un exemple issu de la peinture :
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Lucio Fontana : Concetto spaziale

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Personnellement, je suis fasciné depuis ma tendre jeunesse par la force expressive des oeuvres de Lucio Fontana. Faces colorées lacérées, déchirures viscérales du plan, qui obligent notre regard à se remémorer le mouvement du peintre qui fut nécessaire pour « trouer » sa toile. Fentes béantes qui appellent au temps, celui que mettra notre pensée à réinventer virtuellement le geste nécessaire, originel, celui-là même qui a suffit à produire la pièce maîtresse. Toile en mouvement dans l’espace de notre imaginaire.
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Dès lors, pourquoi ne pas imaginer d’autres transpositions possibles de ces mouvements d’artistes. Offrir la liberté incarnée de l’interprète pour démontrer que la musique existe bien parce qu’il y a ce « mouvement ». N’oublions pas que celui qui provoque la vibration sonore prend source bien avant l’application du doigt sur le sourire noir et blanc du clavier ou de la vibration du crin sur la corde tendue de la sensibilité. Et que la musique résulte d’une chaîne de mouvements déjà appliqués dans le silence préalable à la production du son. Le fait est valable de l’autre côté du miroir. Comme nous le signale Jacques Mandelbrodt – le frère de l’inventeur des fractales : l’auditeur/spectateur applique inconsciemment des réseaux musculaires à l’écoute de la musique, configurant ainsi son corps dans une incarnation métaphorique des qualités de l’oeuvre entendue. Un peu comme lorsqu’au cinéma vous sentez vos muscles se crisper lors d’une scène d’action périlleuse. Dès lors le corps « écoutant » agit lors du concert. Et oui, même Boulez confère à utiliser certaines chaînes de mouvements qui agissent tout autant comme mémoire incarnée de l’oeuvre – ce qu’a bien démontré les dernières recherches en neuro-psychologie. Bref, le mouvement du corps est partout sans que nous le sachions. Dans la musique, en nous, en l’artiste. Pourquoi dès lors ne pas profiter de ces « instants-mouvements » pour en révéler le processus d’incarnation, les intégrer dans la pratique artistique. C’est dans une telle mise en espace sophistiquée que la scénographe imagine ses extrapolations, ses « avant/après-œuvres » dont elle dévoile ici quelques secrets de fabrication :

« Tissus froissés, touches effleurées, mouvements du corps en voyage perpétuel, comme un nomadisme sonore et visuel bienfaiteur dans ce monde en perpétuelle mutation, autant d’arguments d’une réflexion offerte aux sens des spectateurs positionnés entre les différents lieux de la représentation, dès lors, intégrés et acteurs eux-mêmes dans cette dramaturgie construite à l’image du tissage des énergies qui permettent à notre planète de vivre intensément sa relation à l’homme.

[…]

L’événement proposé nous parle aussi des dimensions philosophiques qui nous animent. Parler de nous, de notre monde, et aborder la question de l’altérité. D’un continent à l’autre le tissage existe déjà, ne serait-ce qu’au travers des connaissances inconscientes que l’on transporte avec soi et qui nous relie dans une parcelle de la culture de l’autre. En a-t-on assez conscience ? Y croit-on ? Pour preuve, un ami africain, génie en informatique, m’avait rapporté qu’il avait appris le Japonais en seulement trois semaines de séjour au pays du soleil levant. De fait, il avait retrouvé des mots identiques au dialecte de sa mère, ce qui lui donnait la clé de ce langage a priori nouveau. Voyage incroyable du verbe et de son support sonore. Pensons donc à ce tissage avant que sa densité ne se perde dans le fil du temps et des dérives des continents. Le souffle nous rend identiques : j’inspire et je prends une part du monde en moi, j’expire et je pénètre le monde. L’air et ses vibrations nous unissent dans la perception des sons, la matière nous différencie. »

Nao Momitani, scénographie d'Anne Englebert (répétition)

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Vous voilà donc averti. Pour le plaisir des yeux et des oreilles, pour la confrontation Orient-Occident, ou simplement pour le bonheur d’écouter de magnifiques musiques en dialogue (Murail et Enescu, Gondai et Sorabji, etc… et le superbe  At Moonlight, Dowland’s Shadows passes along Ginkaku-Ji de Pousseur dans sa version pour instruments japonais), venez vivre ce moment prometteur à Flagey en mars prochain. En attendant, vous pourrez toujours découvrir la pianiste Nao Momitani lors d’un autre Festival de ce mois de décembre, celui du Centre Pousseur – institution versée dans la création électroacoustique – qui vous proposera ses Images Sonores 2011 du 15 au 17 décembre prochain, avec entre autres manifestations, un concert  de musiques mixtes le 15, qui nous permettra de (re)découvrir les oeuvre de Jean-Marie Rens et de Gilles Gobert, dont la très belle Pièce pour piano et électronique créée il y a quelques jours à Loop. Pour vos oreilles privilégiées, voici un petit enregistrement de la première de cette œuvre engagée :
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Gilles Gobert : Pièce pour piano et électronique (Nao Momitani, piano / Gilles Gobert, électronique live – enregistrement « live » 15/12/2011 : Festival Images Sonores)
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Gilles Gobert que j’aurais tant aimé retrouver au programme du festival Ars Musica 2012. Curieusement, le concert composé avec mon assentiment, dans lequel devait s’inscrire cette création, vient de s’évaporer ces derniers jours comme par magie ; l’organisateur mandaté par Ars Musica rejetant sans préalable ma proposition aux calendes grecques… à ma plus grande surprise ! Comme quoi, le rôle de Commissaire artistique s’apparente au parcours d’un pénitent. Franchement, j’aurais pu m’épargner quelques dizaines de mail si j’avais su !!!
Bref, après le bonheur des lignes précédentes, c’était l’occasion de formuler en guise de coda un « petit coup de gueule » et de de dévoiler un coin sombre de l’élaboration du Festival. Mais rassurez-vous, ce cas particulier est tout à fait isolé dans ma programmation…. heureusement pour moi !
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Quand je vous parlais de « petits potins »….
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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 8 décembre 2011.

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