l’Apologie de la (dé)concentration

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Marshall Mac Luhan, l’homme du « Global Village », avait bousculé son petit monde avec cette phrase iconoclaste qui remettait en question les postulats de la communication : « The medium is the message »… Et si les qualités et contraintes inhérentes au medium comportaient un message idéologique parfois plus important que son contenu ? Voila bien une question osée.

Une petite démonstration s’impose : prenons le cas du « médium » CD. 80 minutes de musique. Une plage temporelle arbitrairement définie à l’origine par le fait qu’elle pouvait contenir l’enregistrement complet de la 9e de Beethoven de Karajan. Cette proposition date des années quatre-vingts, une époque où les symphonies de Mahler résonnaient à profusion dans les salles de concert. Un peu plus d’une heure, c’est aussi la durée moyenne d’un concert classique. Mais qu’en est-il des nombreuses musiques qui nécessitent des plages de temps plus importantes ? Par exemple Morton Feldman et son quatuor à cordes s’étalant sur plusieurs heures. Ou encore certaines expériences sonores non-européennes : quid du Wayang Kulit – le théâtre d’ombre indonésien – qui peut parfois durer une nuit complète ; et je peux témoigner de cette merveilleuse expérience ! – ou encore de ces ragas qui dépassent largement la durée d’un concert européen. Ces cas de musiques « hors-normes » posent le problème de leur inscription sur support CD. Soit elles sont évincées au profit de musiques plus « standardisées », soit fragmentées au point que l’ « esprit » intrinsèque qui les habite s’en retrouve défiguré. « The medium is the message », ou « quand le formatage temporel correspond à nos habitudes d’écoute fortement conventionnées » et non à celles de certaines populations non-occidentales, ou encore à celles nécessaires à saisir l’une des grandes oeuvres du XXe siècle.

Dans cette perspective, il est possible de pousser le « bouchon » un peu plus loin. Pour la petite histoire, j’avais rencontré en 1986 l’ingénieur de Philips qui avait « inventé » la cassette audio. Par un curieux hasard, ce personnage haut en couleurs m’avait hébergé durant quelques jours à son domicile. Nos soirées furent remplies de conversations passionnées, tournant autour de technologies récentes, de pianos mécaniques (dont des de multiples exemplaires historiques remplissaient les recoins de son immense demeure) et d’enregistrements originaux sur rouleaux en sa possession (de Ravel à Busoni en passant par Scriabine). Côté scientifique, il me signalait que les inventions était souvent obsolètes lorsqu’elles arrivaient sur le marché, du fait d’un certain décalage entre la création d’une technologie nouvelle et les amortissements commerciaux des coûts de recherche de l’invention qui la précédait. Ainsi, lorsque je lui marquais mon intérêt pour le CD, jeune media pour l’époque, il me gratifia d’un sourire énigmatique en me signalant que c’était déjà une « vieille chose » pour les chercheurs,. Et de me dévoiler à cette époque l’existence en laboratoire de nouvelles possibilités d’inscrire l’information musicale sur des « mémoires » bien plus performantes, au format d’un porte-clé ou d’une carte de banque, et dont le contenu dépasserait largement la plage temporelle d’un CD. Evidemment, il ne pouvait pas m’en dire plus pour des raisons de secret professionnel. Mais j’ai compris bien plus tard qu’il me parlait de cet objet très actuel qu’est la clé USB ou la carte mémoire.

16 Go et plus ; plus de mémoire, toujours plus d’informations contenues sur support. En prime, l’ordinateur, les disques durs externes, etc… 2 To et plus encore demain. De quoi mettre toute sa discothèque en format de poche. Idéalement, cette technologie de dématérialisation du support pourrait contenir en elle même les potentialités d’un élargissement notre expérience temporelle. Ecouter enfin Feldman en continu ! C’était sans compter sur cet incroyable paradoxe que le « toujours plus » rime chaque jour de plus en plus avec la « fragmentation ». « More is better » disait Eco dans sa « Guerre du faux ». Et oui, la génération Zapping est passée par là. Il est vrai que le domaine médiatique a édicté depuis longtemps ses formats de prédilection : 3 minutes pour un « radio édit » sans quoi la musique n’est jamais programmée sur les ondes. Il y a bien des résistants qui osent la chanson de huit minutes, ou les fanatiques du Clubbing qui se satisfont de longues durées en passant par la phase de l’incarnation dansée de la pulsation musicale.

Mais aujourd’hui la « fragmentation » n’est plus seulement l’apanage de la musique « légère ». Elle contamine notre musique « savante » tant elle est symptomatique d’une époque nouvelle. On n’écoute plus aujourd’hui comme il y a vingt temps. Et tout particulièrement lorsque ce « on » s’identifie aux nouvelles générations. Cette problématique a d’ailleurs suscité récemment un débat dans ma classe de composition montoise. Ainsi, un de mes étudiants  – Pierre Slinckx pour ne pas le mentionner (cherchez-le sur la photo de conservatoire proposée dans un blog précédent !!!), un artiste dont on entendra certainement parler dans quelques années ! – m’a-t-il signalé une certaine difficulté de concentration à l’écoute d’œuvres aux minutages généreux. Non pas que la chose lui pose problème, mais simplement en mettant le doigt sur le fait qu’il lui semblait que de nouveaux conditionnements orientaient l’écoute des jeunes. Une des raisons invoquées était la manière dont l’information était traité par la pensée des nouvelles générations. Fragmentée, à l’instar des émissions radios ou télévisées éclatées dans leur continuité par la publicité ou par le désir du « zapping ». Plus pertinent encore, la référence à la manipulation des informations sur internet par les jeunes. La linéarité de prise d’information y est substituée par l’ouverture de multiples fenêtres au gré desquelles l’oeil glane l’un ou l’autre objet intellectuel, visuel ou sonore au détriment d’une cohérence de pensée ou de lecture. « The médium is the message » se vérifie plus que jamais dans une telle attitude. La configuration technologique nouvelle ouvre à de nouvelles cartographies de l’information qui influencent plus que jamais nos modalités perceptives, et dès lors, les esthétiques qui les sous-tendent. Soyons-en conscient.

J’ai été d’autant plus heureux de cette discussion de fond avec mes étudiants que quelques jours plus tard je tombais sur le livre de Nicholas Carr : “The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains” (aux éditions Norton & Company, 2010). Dans cet ouvrage, ce chercheur semble horrifié par le fait que les procédures informatiques détruisent peu à peu notre pouvoir de concentration. Ainsi, tente-t-il de nous convaincre que « les moteurs de recherches fragmentent toujours plus notre connaissance. Nous ne voyons plus la forêt lorsque nous naviguons sur le web. Nous ne voyons même plus les arbres. Nous voyons seulement les feuilles et les tiges. » C’est la raison pour laquelle il définit l’ordinateur comme un « écosystème de technologies d’interruption, qui reprogramme nos circuits neuronaux ».

Mais si ce livre est assez pessimiste, je pense plutôt, à l’instar de mes étudiants, que nous devons oser affronter cette nouvelle configuration des connaissances et en tirer profit. Michel Foucault dans « les mots et les choses » nous a bien démontré que les modèles de pensées se transforment au gré des époques, en fonction des environnements intellectuels et des pratiques aux goûts du jour. Le XXIe sera probablement autre. A nous d’affronter nos démons académiques et d’oeuvrer afin d’offrir un monde à la mesure des espoirs contenus dans ces nouveaux schémas comportementaux.

Mais si je vous écris ceci, c’est bien évidemment en rapport avec Ars Musica. Les festivals de musiques contemporaines sont confrontés plus que jamais à cette modification des écoutes. J’aime cette pluralité des pensées et des modèles d’écoute. Dès lors, la Belgique témoignera en mars prochain de cette diversité. Oui, la fragmentation sera à l’honneur. Mais une fragmentation sensible, continue dans sa non-linéarité. Une manière de poser le fragment dans sa filiation historique. Un petit exemple : le concert de « Bagatelles » que proposera la pianiste Marie-Dominique Gilles le 20 mars au Senghor. Le mot est bien choisi… la bagatelle, objet de peu d’importance. Déjà Beethoven nous surprenait avec cette pièce qui, sous ses allures futiles, bouleversait le langage et l’émotion de l’auditeur de son époque. Quelques secondes et toute une dramaturgie fondatrice de nos bouleversements humains. Il n’en sera pas autrement avec les Bagatelles de Pierre Bartholomée qui dialogueront avec – outre le maître de Bonn – celles de Liszt ou de Bartok ; ou encore avec celle d’Aurélien Dumont, jeune compositeur français à découvrir d’urgence, dont vous entendrez quelques résonances au long de ce Festival.

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Autre exemple, puisant dans l’énergie de générations plus récentes, les microcosmes sulfureux qui s’enchaîneront lors du concert du MN Kinky Band (ex Mons Kinky Pinky Orchestra). De petites plages « Rock-pop » aux durées du « Radio-Edit » pour le plaisir de nos écoutes fragmentées. Et puis, ces concerts de miniatures contemporaines, ne sont-ils pas de plus en plus à la mode ?

Que les aficionados des grandes oeuvres se rassurent. ils ne seront pas oubliés pour autant. Deux grands événements rempliront à eux seuls deux soirées faites de concentration d’écoute. Wolfgang Rihm d’abord, avec son sublime « Et Lux » (que j’ai entendu à Amsterdam, un délice !). Oeuvre-fleuve conçue comme une action sacrée. Ce n’est pas la première fois qu’il aborde ce domaine. Pensez à sa Passion. Pour cette première Belge, Rihm table sur une intériorisation du texte liturgique du requiem : cérémonie intime où s’entrelacera les cordes du Quatuor Minguet aux voix tant suaves que mystiques du Helgas Ensemble. Un rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte, le vendredi 16 mars à 20h15. Avec en pré-concert, à 19h, ce même quatuor qui nous proposera une autre première, la révision d’un des derniers quatuors du compositeur.

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Quelques jours plus tard, le 17 mars à Flagey, un autre « grand » : Toshio Hosokawa. Un compositeur que j’adore, vous avez déjà pu vous en rendre compte. Quel bonheur donc de vous offrir une grande création mondiale en provenance de sa plume, « The Raven » d’après Poe, par l’Ensemble United Instruments of Lucilin et la magnifique voix de Charlotte Hellekant. Un superbe événement qui s’inscrira au sein de deux journées « Japon » riches en rebondissements et découvertes. Je n’en dirai pas plus pour l’instant. Mais, comme j’aime la subversion, j’ai programmé ces deux œuvres – de plus d’une heure – au coeur même des journées de rencontre de conservatoires. J’attends beaucoup de jeunes… ceux-là mêmes qui vivent des écoutes « déconcentrées ». L’occasion de les convier à ces concerts et à leurs proposer, plus que d’écouter, de vibrer à une musique qui parle à notre âme et non pas à notre sensation chronologique du temps qui passe. Les sensations sont multiples et toute personne y a droit. Si les oreilles changent avec le temps, l’âme, elle, persiste au gré des siècles.

Ouf… voila un texte bien long. Au contraire du zapping que je pratique allègrement lorsque je suis sur internet . Oui, je l’avoue. Mais aujourd’hui, c’est un jour de « résistance », histoire de témoigner de la diversité des points de vue dont je me fais un ardent défenseur depuis l’ouverture de ce blog. Que mes étudiants me pardonnent pour ce long texte. Je serai plus court la prochaine fois. Promis, juré !

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 10 novembre 2011.

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