Musique/peinture (1) : Yeznikian

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Au menu de cette semaine, le prolongement d’un précédent blog. Souvenez-vous de cet hommage rendu à l’un des grands peintres de la modernité, Cy Twombly, décédé cette année peu avant les mois d’été. Cet artiste n’a cessé de nous émouvoir par la subtilité de ses pastels énigmatiques, par les troubles diaphanes de ses fleurs magiques ou autres figuration esquissées et suggestives. Cette fenêtre ouverte sur la subjectivité de notre imaginaire a aussi sa correspondance musicale. A tel point que les oeuvres de ce grand artiste ont stimulé récemment la pensée d’un jeune compositeur à qui je porte une bonne dose d’estime. Puisqu’il m’a été spécifié qu’Ars Musica devait être le reflet de mes désirs et de mes coups de coeur, et bien en voici un nouveau sous les traits de Franck Christoph Yeznikian, musicien français aux origines arméniennes comme son nom l’indique. Je l’ai rencontré il y déjà une dizaine d’années, à l’occasion d’un jury de composition. Son œuvre délicate, aux entrelacs originaux  – situés entre recherches polyphoniques microtonales et  bruissements intimes de timbres – m’avait profondément marqué. De fait, les propos sensibles tant verbaux que musicaux de Yeznikian, ancien étudiant de Klaus Huber et de Robert HP Platz, le rendent attachant. En véritable esthète du XXIe siècle, en homme cultivé comme un Pic de la Mirandole perdu au beau milieu de notre époque, il nous propose des écrits qui osent les positions radicales. Celles-ci charmeront ou agaceront selon que l’on est attaché à une vision idéalisée de la musique, sujette aux chuchottements colorés d’une spiritualité et d’une intellectualité sensible, ou que l’on préfère de manière irréductible les manifestations viscérales du son, incarnation du sonore au coeur même de notre physicalité humaine. Les deux orientations me passionnent. Mais plutôt que de les placer sous le signe d’une polémique un peu vaine, je préfère laisser la parole au compositeur, inaugurant ainsi une série de présentations d’artistes par eux-mêmes.

De fait, ce jeune compositeur, nous le rencontrerons avec un immense plaisir lors d’une création mondiale pour choeur et instruments, donnée dans le cadre d’un concert de musiques sacrées (nos « Anges » du festival) le dimanche 11 mars 2012. Mais pour satisfaire à l’instant “découverte”, j’ai demandé à Franck de nous parler de son oeuvre récente « …blessed with a tuneful voice », dédiée au plasticien dont il fut question dans les premières lignes de cet articles. Il m’a envoyé un très beau texte que je vous propose de lire ci-dessous et qui témoigne de l’admiration sans bornes du compositeur pour le peintre, mais aussi de  la sensibilité exquise, de ce fragile équilibre entre l’intellectualité et l’émotion contenue du musicien. Bonne lecture !

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Tracessentielles

 

            La peinture du défunt Cy Twombly m’impressionne considérablement par la beauté qu’elle incarne et déploie à notre regard jusqu’à notre entendement. En cela elle serait anachronique dans le sens où l’obstination d’une beauté dans son Sublime semble dépasser les apories au nom de l’histoire qui jonchent le plus souvent l’appendice de notre contemporain dans son refus de s’exprimer dans une telle beauté. Mais loin de se détourner de ce qui s’est déroulé, elle va, plongeante, dans des membranes de notre histoire qui remontent jusqu’à certaines racines de  l’Antiquité. Bien qu’américain et ayant appartenu au courant fondateur du Black Montain College, Cy Twombly (1928-2011) s’est très vite apparenté à la ville de Rome comme port d’attache à cette partie du monde, son histoire avec ses ruines essentielles qui constellent une grande partie de son œuvre peinte.

 

            La force et la magnitude qui s’y dessinent sont particulièrement complexes à tous les niveaux mais la magie, sinon l’alchimie de sa peinture réside dans le fait qu’elle sait saisir voir happer le sujet regardant devant ce qu’elle impose en y laissant libre la lecture. Les forces qui y travaillent sans jamais toucher à une fin en soi, touchent aussi bien le geste le plus aveugle (dessins aveugles peindre dans le noir, laisser la main hors de l’usage d’une quelconque maîtrise comme pour y mettre à nu le chant d’une ligne) qu’une connaissance affûtée des éléments auxquels elle sait tendre sa palme dans ce filet d’une remembrance.

Cy Twombly : 8 Odi di Orazio 1968   © Cy Twombly

Cy Twombly : 8 Odi di Orazio1968 © Cy Twombly

La position historique qu’elle pointe est celle d’un aujourd’hui regardant autant que lisant dans les traces des monuments de nos fondations dont il ne faut jamais détourner le regard. Si son œuvre qu’il nous a laissé touche au monumentale, magiquement elle est à la fois comme évanescente par la transparence qui s’y dévoile. Son secret est d’arriver à faire coexister des forces et des états a priori en opposition telle cette doctrine de la coincidentia oppositorum que l’on trouve énoincé chez Nicolas de Cues par exemple. Cela étant, sa peinture n’a rien de conceptuel. Elle incarne plus qu’elle ne désigne. Que son signe fasse signe, il s’incarne au premier lieu, celui du regard et s’impose dans sa valeur et dimension rétinienne. Il en va du  corps tel qu’il en a toujours été question dans son œuvre peinte, dessinée, ses collages jusqu’aux sculptures qui souvent désignent le transport de celui-ci : sépulture, monument ou barque mystique par exemple.

 

            Ce qui sans relâche me fascine dans sa peinture au-delà de cette pellicule purement visible, c’est sans doute cette qualité paradoxale qui la rendrait presqu’humaine à l’endroit même de son dépôt via cette empreinte narrative. Elle marque. Ce sont là deux éléments en somme qui s’inscrivent dans le champ de l’histoire d’un sujet responsable. D’un peintre qui répond en effet à ce qui lui fait face, bien que plongé à  même des ruines lumineuses parfois si lointaines de notre présent […]  En cela, je regarde et considère l’œuvre de Cy Twombly comme s’inscrivant à l’intérieur d’une tradition humaniste. Le philosophe (celui du moins dont la parole s’accompagnait de la toge) et le poète y sont convoqués avec la même présence bien que ce dernier s’y trouva plus fréquemment citer (sic).

Il a souvent été malencontreusement proféré que sa peinture tentait de se placer comme du point de vue du geste de l’enfant apprenant à tracer pour dessiner et écrire. Roland Barthes, notamment, a montré combien il s’agit du contraire car l’enfant essaie toujours de s’appliquer le plus possible avec les moyens dont il dispose à l’aide de sa main tentant de s’appliquer le plus possible dans l’attente d’une appréciation ou d’un regard validant un progrès, une reconnaissance là où Twombly anomalise, délinéarise en traçant au mieux gauchement pour ouvrir le signe à la matière : le tracé, la courbe « impure » happée du côté d’une tourbe sans doute plus éloquente d’une humanité. Twombly aura signifié ce mouvement contraire où, à partir d’un impur se révèle de la pureté mais toujours maculée, par cette condition d’y être. Condition sine qua non de sa présence. Cette façon de se démettre d’un canon, tel qu’on le trouve également dans le travail à l’aveugle chez Simon Hantaï par ce travail du pliage de la toile sans savoir ce qu’il en adviendra quant au dépliage de celle-ci pliée alors maculée de peinture, compte aussi beaucoup à mes yeux. 

© Simon Hantai

Cela vient répondre à cet impératif qui fut celui d’une forme de défaite assumée pour recommencer et laisser remonter à la surface du signe qui excède le cadre et la mesure. Cy Twombly parfois saisissait des bâtons pour éviter ou échapper à une forme d’aliénation (cette contre-nature dénaturée) du graphe, réduisant ainsi la marge d’un contrôle manuel pour mieux s’ouvrir sur l’inimitable. Lisons le peintre : C’est une chose enfantine que de peindre. Je veux dire avec la main. Je commence par utiliser une brosse, mais très vite, je ne peux pas continuer parce que l’idée se fige, c’est trop long. Je suis obligé de revenir en arrière, et ce faisant, je perds l’idée en cours. Alors, j’utilise ma main ou ces bâtons de peinture qui se révèlent formidable à l’usage. C’est instinctif, dans un certain genre de peinture… pas du tout comme si vous étiez en train de peindre un objet ou des choses précises. C’est plutôt comme de traverser le système nerveux. C’est comme un système nerveux. Ce n’est pas décrit, c’est en train de se dérouler. Le sentiment vient en même temps que l’oeuvre. Je pars d’un sentiment, de quelque chose de doux, de rêveur, de dur, d’aride, quelque chose de solitaire, quelque chose qui se termine, quelque chose qui commence. J’en fais l’expérience, et j’ai besoin d’être dans cette action de continuer, d’avancer. Je ne sais comment décrire cet état… Pollock quand vous le voyiez travailler, pour moi, c’est l’un des plus grands peintres américains, c’est très lyrique. Gorky, qui était très passionné et pouvait prendre un dessin et le copier exactement sur la peinture. Mirô aussi, pouvait traduire ses dessins en peintures. Il y a un certain maniérisme chez eux, que je n’ai pas. Je ne pense pas à la composition, ni à la couleur, je cherche juste à progresser. Cela ressemble plus à faire une expérience qu’à un tableau.

 

            […] On assiste tout autant à la naissance d’un geste, à ce que celui-ci inscrit et crypte à partir de son référent et au fur à mesure, bien que laissant toujours libre le regard l’emporter sur le signe, jusqu’à cette plongée ;  ce mouvement d’un échouage, d’une perte, le plus souvent chavirant vers la droite qui, si je puis dire, par l’instance d’une gravité twombe. Mais n’est-ce pas là du reste, comme ce blanc laiteux originaire-funéraire, qui ne peut se concevoir sans cette double instance de l’eros au thanatos ? Mouvement d’un transport, de l’éclat jusqu’à sa couche funéraire. Eclat désinenciel qui  partage ici avec le phénomène du sonore tel que l’émission d’un son ne cesse de s’y déssiner dans ce mouvement d’une éclosion chutant physiquement.

            Mais au-delà de cet état ou éclat de fait, ce qui parle davantage sans doute au compositeur dans certaines de ses toiles, se trouve du côté également de  ces signes chiffrés ; chiffres et traits dont on pourrait imaginer et y découvrir le plan quasi formel du dessin ou destin pressentit d’une œuvre avenir. S’il y a un sismographe du trait, il s’y  trouve tout autant une géologie des couches historiques dans laquelle et par laquelle, de l’Antiquité vient s’immiscer dans une référence baroque par exemple : des bacchanales dionysiaques tissées dans un écho en référence à la peinture de Nicolas Poussin. Ainsi, c’est la profondeur du champ du temps qui peut s’y dévoiler comme elle peut s’y lire dans des strates en traces. Cela forme autant de prismes venant résonner cette discipline que la musique sait également condenser dans la danse de sa densification.

Twombly : blessed with a tuneful voice

            L’œuvre de Cy Twombly exerce sur moi une profonde fascination depuis de nombreuses années par le beau qu’elle est à l’endroit du déclin, ce decay qui semble s’accumuler autour et à l’intérieur de nous. Elle s’impose au regard ou éconduit d’une traite celui qui n’y serait pas captivé dans sa présence. Mais tout n’est pas perdu malgré le fait qu’elle procède aussi d’une dimension de l’effacement et de la perte. On peut certes apprendre à l’approcher et à s’y plonger. Elle est à la fois médiate, violente et fine, fragile et monumentale. Elle tient dans la durée et s’impose aux temps. L’œuvre de Cy Twombly se contemple autant qu’elle se regarde comme maillage. Je peux y rester sur le seuil et me laisser absorber par sa magie, son ivresse bucolique du jaillissement comme je peux commencer à l’investir par et dans l’énigme de cette bourette de soie (une bourette est obtenue à partir des déchets de soie (ou soie schappe). A filer pur ou à mélanger avec d’autres fibres pour obtenir un fil tweedé à effets.) par laquelle elle procède aussi et toujours d’une divine mais impure élégance.

Franck C. Yeznikian

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 21 octobre 2011.

2 Réponses to “Musique/peinture (1) : Yeznikian”

  1. un pur bonheur, merci à vous, merci à Tieri Briet ..

  2. Merci pour Yeznikian, j’adore

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