Brazil

(Pour rappel, n’hésitez pas à cliquer sur les « mots bleus », ils vous feront voyager sur la toile pour vous donner quelques informations ou sons complémentaires… Bonnes découvertes)

BRESIL, BRASIL, BRAZIL…

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C’est parti, l’exposition “Brazil, Brésil” – qui se tient actuellement au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles – vient de donner le coup d’envoi des festivités d’Europalia Brésil, un événement d’envergure qui se tiendra jusqu’au 15 janvier prochain dans différents lieux de notre pays. L’occasion pour la Belgique de rendre hommage à la culture, ou plutôt AUX cultures d’un pays immense, riche de ses 200 millions d’habitant. La musique y sera d’ailleurs bien représentée puisque forro, choro et autres rocksamba ponctueront par leurs rythmes déhanchés nombre de manifestations sonores. Pour vous faire une petite idée, visitez la page « musique » sur le site officiel

 http://www.europalia.eu/programme/musique/

…Toutes les musiques vraiment bien représentées ? La focalisation intensive sur ces musiques populaires brésiliennes m’interpelle toutefois. Car, qu’en sera-t-il de la création musicale contemporaine brésilienne ? Ou encore : quelle place sera laissée aux productions sonores des natifs de cet immense pays de l’Amazonie ?

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Ces questions me titillent à plus d’un titre. D’abord parce que je me définis comme artiste placé au milieu d’un monde contemporain dans lequel les sensibilités des multiples cultures de notre planète s’interpénètrent au gré de migrations de plus en plus rapides dues aux nouvelles technologies. Ars Musica 2012 en sera témoin, avec ces traverses musicales qui résulteront des confrontations d’oreilles et d’écoutes issues des multiples continents. Mais plus que du témoignage de la diversité de la planète, dont l’importance était manifeste chez un Levi-Strauss – ce qui permettait selon lui de lutter contre une uniformisation des sociétés contemporaines -, c’est la présence de l’humain derrière ces manifestations qui me préoccupe.

Le Brésil, c’est un pays que j’aime et que je connais un (tout petit) peu pour avoir quelques uns de mes meilleurs amis qui y résident. Aussi pour y avoir voyagé et enseigné durant les étés 2008 et 2009. N’oublions pas, c’est une contrée australe, ce qui signifie que l’été pour nous, c’est l’hiver pour eux ! Donc, j’ai bravé courageusement les frimas de l’hiver de juillet (hum… une moyenne de 18°-20° !) pour enseigner durant quelques semaines diverses techniques et réflexions à propos de la musique contemporaine aux universités de Sao Paulo et de Campinas (l’Université des Arts la plus réputée du Brésil). Pour mon plus grand bonheur, tant les personnes rencontrées furent adorables, étudiants, enseignants et autres responsables institutionnels compris. Le climat était d’autant plus agréable que mon ami David, compositeur et informaticien de haut vol habitant Rio de Janeiro, m’avait rejoint pour m’aider dans la communication verbale, mon brésilien laissant fortement à désirer…

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Souvenirs de l'Université de Campinas - 2009 - Classe de Jose Augusto Mannis

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La thématique tournait autour des rapports que peuvent entretenir musiques populaires et musiques savantes, une préoccupation souvent à l’oeuvre dans mes compositions ; une passion partagée avec cette population férue de MPB (musique populaire brésilienne). Quelle ne fut pas toutefois ma surprise de constater qu’en fin de compte, personne ne connaissait réellement les musiques traditionnelles “locales”. Soit les compositeurs, improvisateurs ou interprètes croyaient aux vertus d’une écriture conceptuelle “à l’occidentale”, peinant à se démarquer de leur modèles originaux ; soit ils surfaient sur la vague de cette MPB plus ou moins réactualisée de manière systématique. Quant aux musiques de leur terre natale, elles n’existaient simplement pas au sein de leur connaissance.

MPB quand tu nous tiens… Cette merveilleuse musique – personne ne me contredira – se trouve en fait à la croisée des musiques métissées si typiques de ces lieux de passages mouvementés – situées historiquement entre colons européens, africains forcés, vestiges chamaniques et autres pensées vernaculaires – et la volonté de les inscrire dans le giron d’une certaine musique savante à l’occidentale. Là où le bât blesse, c’est que cette reconnaissance internationale de la MPB n’a fait que confirmer le statut d’une pensée musicale dominante où les cultures traditionnelles, celles des indiens originaires du continent, sont totalement ignorées par les musiciens érudits. Là, vous comprenez pleinement l’opposition entre “populaire” et “traditionnel”.

Roberto Victorio

Heureusement quelques artistes militent pour la défense de ces cultures devenues minoritaires suite à la colonisation séculaire de ces contrées. Certains tentent même d’exprimer leur originalité en y puisant leur inspiration, tel le compositeur Roberto Victorio, méconnu chez nous, mais possesseur d’une production abondante où le pire côtoie le chef d’oeuvre (comme quoi, il ne faut jamais critiquer un compositeur sur la base de l’écoute d’une seule oeuvre). Mais de tels artistes sont rares. L’ethnomusicologue Michel Plisson, grand explorateur du continent sud-américain, me confiait la semaine dernière combien les compositeurs latino-américains rejetaient cette musique traditionnelle des indiens. Pour des raisons idéologiques ; simplement parce que la classe moyenne, dont sont issus les artistes, considère la production de ces autochtones comme dévalorisante, dégradante car issue d’une classe économiquement faible. Heureusement, les choses changent lentement. Ce blog offrira d’ailleurs prochainement la parole à ces artistes d’Amérique Latine, mexicains (on en a déjà parlé dans ces lignes), colombiens, péruviens, argentins, pour nous parler de ce rapport très spécifique que la musique “savante” de ces pays entretient avec les cultures locales et occidentales. Je dois avouer, hélas, qu’Ars Musica n’a pas encore inscrit de brésiliens à son programme. J’ai lancé un appel, mais sans grand effet à ce jour. Cependant, si vous vous branchez sur l’actualité, vous pourrez malgré tout entendre prochainement – dans le cadre du festival LOOP organisé début décembre 2011 par le Forum des compositeurs – un compositeur ami, originaire de Sao Paulo, que j’affectionne tout particulièrement : Silvio Ferraz.

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Silvio Ferraz, Rodrigo Lima et moi même – Campos do Jordão 2009

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L’oeuvre pour piano et live-electronics, Cortazar, ou quarto com caixa vazia, qui sera jouée par la pianiste japonaise Nao Momitani, est à l’image de cette personnalité. Délicate, subtile et merveilleusement conçue malgré l’économie de ses moyens. L’instrument se trouve transformé en temps réel, sans la moindre esbroufe, tout en demi-teinte comme pour nous aider à rêver à d’autres réalités possibles, d’autres résonances des sourires en noirs et blancs du clavier. (à découvrir le 2 décembre 2011, à l’Espace Senghor). Pour vous donner une petite idée de ce compositeur trop peu connu, je cous propose de découvrir ICI la très belle Litania (2011) composée à la mémoire du compositeur brésilien Jose Antoio de Almeida Prado (auteur de la Symphonie des Orishas, décédé en 2010) par le quatuor Ardtitti :

Mais si je mentionne ce compositeur, c’est aussi pour son implication forte dans la société brésilienne. Un vrai compositeur dans la cité du XXIe siècle. Persuadé des vertus de la musique, il ne cesse de développer depuis maintenant plusieurs années un réseau d’enseignement pour tous, sans négliger les milieux défavorisés. Offrir l’accès à la sensibilité musicale, même aux résidents des favelas, est pour lui le meilleur moyen de faire évoluer à long terme les citoyens de demain. Un beau message en contre-pied aux discours sécuritaires si fréquemment entendu même sous nos contrées ! Et le succès est au rendez-vous au point que la population sensible à la musique ne cesse de croître. Un peu trop d’ailleurs pour ce compositeur devenu directeur qui n’a aujourd’hui pas toujours suffisamment de temps pour composer tant il se dévoue à sa tâche sociale et pédagogique.

Saudades do Brasil… Et oui, le Brésil m’a offert encore bien d’autres sujets d’étonnement et d’admiration. Pour parler de ces indiens, je rapporterai les confidences d’une compositrice (elle se dit plutôt “composarrengeuse” du fait qu’elle compose à partir des “tubes” de la musique populaire) aussi ethnomusicologue, qui fut active auprès des indiens Timbira. Ainsi, Julia (Tygel, pour la citer) a-t-elle passé de nombreux mois à vivre au sein de ces villages indiens et à participer à l’archivage sonore du répertoire musical de ces autochtones.

Mon ami "belgo-carioca" David Pirotte et Julia Tygel (Unicamp)

De fait, les Timbiras tentent aujourd’hui de témoigner de la qualité de leur culture en tablant exclusivement sur la promotion de leur patrimoine musical. Dès lors, ils profitent des technologies pour réaliser et diffuser enregistrements et vidéos de leurs productions musicales afin que le monde extérieur puisse apprendre à les connaître. Afin de sortir des a-priori dans lequel on les enferme un peu trop rapidement (voir plus haut) et de l’isolement politique dans lequel ils se trouvent. De plus en plus de jeunes Timbira aujourd’hui apprennent à gérer ces archives sonores et et se préparent ainsi à agir comme interface entre leur culture et la nôtre, comme le font par exemples d’autres indiens dans d’autres domaines des connaissances. Ainsi ce n’est plus notre pensée d’essence occidentale qui gère leur culture, mais c’est eux-mêmes qui assument les processus dans lesquels ils sont totalement impliqués (Julia Tygel). De plus, la constitution d’archives de ce répertoire original a permis la réconciliation de tribus opposées qui ont pris conscience – grâce à ce nouveau challenge – de l’opportunité de créer un front commun pour la défense de leur culture. Musique et société. L’histoire est belle et l’on aimerait qu’elle se propage partout où les minorités sont mises à mal.

Pour conclure sans tirade, je titillerai votre appétit de découvertes en vous disant que le Brésil m’a irrémédiablement touché au même titre que l’Asie. Si la chose vous dit, écoutez mon trio à clavier Mensagem ao Mar qui nous parle d’ailes de papillons migrants traversant les mers comme on peut en voir sur les côtes Pacifique du Brésil (avec en filigrane le “Chega de saudade” de Jobim… si vous êtes attentifs vous en reconnaîtrez quelques bribes). Plus triste est la problématique de ses minorités dont les souffrances émanent souvent de nos velléités économiques. C’est aussi le sujet d’une de mes dernières oeuvres : “La terre sans mal” (A Terra sem Mal), dédiée aux Indiens Guaranis, et dont je glisserai quelques mots lors d’un prochain blog.

En attendant, je laisse vous laisse poétiquement en compagnie de ces Guaranis…

Mba’epu miri,
ñe’e tavymi,
che puraheimi.
Ayvu pehengue
oikove jeýva.
Tovy’a nga’u
che ku ha che pópe.
Mbegue katueténte,
mborayhu rupápe,
tokakuaapa.
Ha upéi tojera,
toho yvytúre

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Timid murmur,
a childish, sluggish spoken
word,
my small song.
Chunk of the word
that returns to live.
May it find a place
in my tongue and my hands.
Slowly,
in a bed of love
that makes itself bigger.
And later, may it be free
and return to the sky. 

2001 by Susy Delgado
© 2001 by Susan Smith Nash, English translation


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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 8 octobre 2011.

Une Réponse to “Brazil”

  1. Les langues guaranies ne sont décidément pas mes langues amérindiennes préférées, même si elles sont très chantantes. On trouve d’ailleurs sur le net un autre poème en langue guaranie, mais c’est moins important.
    Je connais bien la passion de Michel Plisson pour l’Amérique Latine, il m’en a beaucoup parlé durant les cours d’éthnomusicologie qu’il profère au CNSMDP cette année, cours auxquels j’ai la chance d’assister cette année.

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