Conservatoires – Chapitre 1


Les mois d’été tirent ennfin leur révérence, l’occasion pour ce blog de récupérer sa vitesse de croisière. Légérement différée suite à quelques mauvais virus ayant affecté l’auteur de ces lignes et sa petite famille. Mais fi de la biologie, les “petits potins de la contemporaine”  reprennent de plus belle avec cette nouvelle page. Saluons donc l’apparition de feuilles colorées d’automne, qui coïncide à merveille avec la rentrée académique des Conservatoires et autres écoles supérieures des Arts. Une belle occasion d’en toucher quelques mots car est-il possible  d’envisager Ars Musica sans cette jeunesse dont la sensibilité à fleur de peau ne peut que vibrer aux propositions nouvelles de la création sonore ? Non. Alors, bouclons notre ceinture pour ce  premier voyage en direction ces artistes de demain en qui nous devons réitérer notre entière confiance.

Ah ces étudiants jeunes et fougeux, intrépides et délurés ! Offrons leurs d’abord une petit anecdote personnelle : lorsque je rencontrai pour la première fois Gyorgy Ligeti, je venais tout juste de fêter mes vingt-cinq ans. J’avais été sélectionné avec neuf autres compositeurs pour vivre deux semaines intenses de séminaire en sa compagnie, d’abord dans les Alpes italienne puis à Venise. La Communauté Européenne avait plannifié l’événement autour d’une série de concerts donnés par le Youth European Orchestra créé par Claudio Abbado. Le “pied” ! Être entouré de jeunes et talentueux musiciens, être commandité pour ce magnifique ensemble et vivre jour après jour auprès de cet incroyable créateur qui nous fascinait tous au plus haut point. Qui plus est, dans un lieu magique. Tout cela relevait du rêve éveillé.  De grosses surprises devaient toutefois nous attendre. D’abord, la frustration pour les jeunes compositeurs masculins que nous étions, de nous rendre compte que la gent féminine dans sa grande majorité n’avait d’yeux que pour le chef d’orchestre et le Maestro compositeur, cela à notre grand désappointement ! Ensuite, que Ligeti, s’il nous émerveillait avec sa verve et ouvrait nos oreilles (nos yeux ?) au monde (et pas seulement musical), il pouvait aussi se révéler un effroyable dictateur dans ses jugements esthétiques. Pour preuve, les cours portés sur nos oeuvres respectives s’apparentaient plutôt  – à une exception près – à un combat acharné ouvrant sur de nombreux dommages collatéraux ! On se serait cru face à un “musical serial killer” – Denys Bouliane, merveilleux compositeur canadien (écoutez donc un extrait de son quatuor Rumore sui – 2003), qui fut son étudiant régulier à Hambourg, me confirma par la suite que cette attitude était bien récurrente chez le musicien.

Bref, pour revenir à notre histoire, je dois avouer méchamment que nous fûment cyniquement heureux que la seule oeuvre du séminaire qui trouva grâce aux yeux de Ligeti fut l’objet d’un fiasco total lors de son exécution (par de merveilleux musiciens investis qui ne pouvaient pas être mis en cause !). Irrémédiable guillotine. Rétrospectivement, je me dis que nous n’avons pas toujours été sympa avec ce jeune confrère. Aïe aïe cette foutue concurrence artistique. Bref, Gyorgy n’était pas évident à vivre comme critique de la jeune composition, mais bon Dieu, qu’est-ce qu’il était fascinant lorsque nous dérivions vers d’autres univers de la pensée ; du “voyage de l’information au sein d’une fourmillère” (sujet dont il nous parla toute une après-midi avec une incroyable passion) jusqu’aux implications des innovations technologiques dans la musique, en passant par notre admiration commune pour Tristan Murail (que j’avais rencontré au Conservatoire de Liège quelques années plus tôt et qui sera présent en 2012) ou Claude Vivier – Ah ce merveilleux Lonely Child, mon oeuvre fétiche, que j’aurais tant voulu programmer, sans succès, hélas !!!

Que de souvenirs liés à ces soirées (plutôt ces nuits) transalpines, à discuter sous l’emprise des parfums de boissons plus ou moins savoureuses et d’autres fumerolles enivrantes. Parmi les “confessions” du Maître, une m’avait beaucoup touché. Comme je lui avais signalé mon statut de pédagogue précoce (j’avais commencé à enseigner dès l’âge de dix-huit ans, car à cette époque c’était encore possible), Ligeti s’adressa à moi pour me parler du métier d’enseignant en composition. Histoire de partager son expérience, Il m’avoua adorer la rencontre avec de jeunes compositeurs : “Tu sais Claude, c’est intéressant de porter un regard sur toutes ces nouvelles oeuvres. Parfois, c’est l’avenir qui s’y trouve inscrit. Et puis, il faut pouvoir soi-même se renouveler, être de son époque. Quand on est un compositeur reconnu, on n’a malheureusement pas toujours le temps d’y réfléchir. Hélas. Mais voir comment un jeune créateur trouve des solutions adaptées à ces problèmes, c’est formidable. Avec ce jeune musicien, on peut échanger des points de vue. Moi, je peux le conseiller, l’orienter. En contrepartie, le regard que je porte sur sa partition peut me permettre d’interroger ma propre musique. Je peux parfois m’en nourrir et utiliser certaines de ses ressources pour les faire miennes et découvrir ainsi de nouveaux territoires musicaux. C’est cela l’échange, le partage que permet le métier de pédagogue.” (citation d’après quelques notes de mon “journal vénitien” 🙂 )

Je n’ai pas oublié cette rencontre. J’ai commencé à donner cours de composition au Conservatoire de Liège – par la suite au Conservatoire de Mons où j’enseigne toujours – peu après ce périple italien qui s’est révélé initiatique à bien des égards. Le propos de Ligeti s’est confirmé. En près d’un quart de siècle d’enseignement dans la matière, j’ai vu des talents naître, d’autres mourrir (cela existe aussi), des apprentis-compositeurs dont on se demandaient après coup ce qu’ils faisaient dans une telle classe. Un peu de tout ! Mais  quel bonheur que d’apporter mon petit conseil lors de l’élaboration de ces partitions-fulgurances qui vous marquent par leur originalité. Des écrits sonores que de jeunes esprits créateurs imaginent à partir d’on ne sait quoi et qui vous plongent dans une modernité sans concession.

Bussotti-partition

Bussotti - Passion selon Sade (extrait de partition)

Et oui, j’avoue, parfois je m’en inspire, comme je m’inspire aussi de certaines musiques non-occidentales ou des musiques populaires qui me bouleversent. Se nourrir des rumeurs de notre monde contemporain, c’est bien là le point de départ de toute production artistque. Rencontrer ces jeunes compositeurs, c’est s’abreuver à une véritable source de jouvence ; c’est aussi garder un oeil vif sur l’actualité de la création musicale et je ne peux que les en remercier. C’est vrai qu’en plus de vingt ans d’enseignement les acquis fondamentaux de ces aspirants-créateurs se sont modifiés. D’une maîtrise des objets musicaux sans faille, on assiste aujourd’hui à une habilité moindre à manier ces outils de l’écriture musicale, qu’on imagine comme essentiels, mais qui flirtent souvent avec avec une forme d’académisme. Un artisanat furieux d’un autre temps ? Celui d’aujourd’hui est plus pragmatique et teinté de technologie. Plutôt que de venir avec des feuilles à portées, les étudiants du XXIe siècle préfèrent l’écran d’ordinateur. A nous de leur signaler les dangers d’une technologie qui risque de façonner l’écrit de manière systématique, au mépris de cette subversion si essentielle à la création artistique (regardez pour exemple cette magnifique partition ci-contre, déjà ancienne, mais faite de pure folie et d’originalité sans borne). Et de leur rappeler que le papier a parfois des vertus toujours très actuelles.

Bon, la subjectivité ne pourra pas m’empêcher de vous parler de ma classe de Composition montoise. Mons, une petite ville charmante près de la frontière française, à soixante kilomètres de Lille et de Bruxelles.

Les Anges de Mons, illustrés par Marcel Gillis

Avec son Conservatoire Royal, petit par sa taille, mais riche par la quantité et la qualité des compositeurs qui y gravitent. Pensez donc, Jean-Pierre Deleuze ou encore Denis Bosse “creusant” les écritures classiques, Jean-Luc Fafchamps et Victor Kissine pour l’analyse musicale, Denis Pousseur à qui l’on doit la création d’un cours de composition pour les musiques appliquées (théâtre, vidéo et autres medias), Ingrid Drese ou Roald Baudoux qui s’activent dans le seul département de musique acousmatique qui ouvre sur un master dans un conservatoire francophone, Jean Philippe Collard-Neven à la musique de chambre ; et j’en passe… reste à mentionner Gilles Gobert et Geoffrey François, deux magnifiques compositeurs qui m’assistent dans cette lourde tâche de former les générations futures. A leurs propos, ces apprentis-compositeurs qui remplissent cette classe de composition ne nous décoivent pas. Les établissements de la Communauté Wallonie-Bruxelles n’ont d’ailleurs pas à se plaindre à ce niveau. Depuis l’instauration des Master en Composition en Belgique, il n’y a jamais eu autant d’étudiants dans cette orientation. L’occasion de signaler aussi l’excellent travail réalisé au Conservatoire de Liège par Michel Fourgon (formé devinez chez qui…) ou celui de Daniel Cappelletti au Conservatoire de Bruxelles. Pour ma part, je ne bouderai pas mon plaisir de vous offrir un petit témoignage de cette jeunesse débordante d’imagination, à l’oeuvre dans ma classe de Mons depuis le début de cette nouvelle année académique. Souhaitons leurs de magnifiques créations tout au long des mois à venir.

Quelques étudiants compositeurs de ma classe au CRM de Mons, et leurs « valeureux » profs : Geoffrey François (3e en partant de la gauche), moi même et Gilles Gobert.

Bref, tout ce beau laïus constitue un immense exergue pour signaler qu’Ars Musica 2012 aura aussi pour désir d’offrir une fenêtre ouverte sur ces Conservatoires. Retenez d’ors et déjà les dates de ces « Journées Conservatoires », du 5 au 7 mars 2012, au Conservatoire de Mons (évidemment), ainsi que du 15 au 18 mars 2012 à Flagey (Bruxelles). L’occasion sera belle de découvrir les talents de ces jeunes créateurs déjà actifs même si certains n’auront pas encore terminé leur cursus complet. Un exemple : grâce à Musiques Nouvelles deux étudiants montois seront mis à l’honneur dans un très beau concert donné par le MNSQ (Musiques Nouvelles String Quartet), organisé autour de la répétitivité et de la distorsion. Deux oeuvres maîtresses et deux émules originaux. Steve Reich – qu’on aura l’occasion d’entendre à plusieurs reprises en 2012 – avec son Different trains et le troisième quatuor de Michael Levinas – qui sera créé quelques jours avant sa première belge – chapeauteront les créations de Gwenael Grisi et d’Hikari Kiyama.

Gwenaël (cliquez sur la photo de classe ci-dessus pour l’agrandir, il est le 2e en partant de la droite), c’est un peu la coqueluche montoise. Tout feu tout flamme. Encore très jeune (à peine vingt ans), en classe de Master et déjà lauréat de concours internationaux. Il m’a toujours surpris par ses prises de position radicales. Avant même son entrée au Conservatoire de Mons, il avait déjà balisé son terrain esthétique. La primauté de la consonnance ; mais avec une certitude telle que le plus beau cadeau qu’on pouvait lui faire c’était de le confirmer dans sa démarche, de lui faire prendre conscience des enjeux de la sensibilité et de développer ses potentialités de créateur. Le fait qu’il fut parmi les lauréats du concours d’orchestre Tactus 2011 – avec son oeuvre Da Polvere a Polvere (à découvrir sur Youtube) – a confirmé l’originalité de la démarche de ce personnage dont on parlera certainement dans un futur proche. On aime ou on déteste c’est selon. Mais il ne laissera certainement pas indifférent, comme le témoignera la création de son nouveau quatuor à cordes en 2012 !

Quant à Hikari, le “japonais fou et adorable” inscrit en master approfondi dans ma classe. Il suit mes cours depuis l’année dernière, mais je me pose vraiment la question de savoir s’il est décent d’utiliser le terme d’étudiant à propos d’un compositeur qui assume depuis quelques années déjà une véritable carrière internationale. Ainsi, Ictus jouera-t-il le 1er octobre prochain son incroyable Kabuki pour saxophone et 6 instruments à la Biennale de Venise. En ce qui nous concerne, il proposera à Ars Musica la création belge de son quatuor à cordes, créé récemment à Tokyo par le Toyota String Quartet. Une oeuvre en totale opposition à la délicatesse et la politesse exquise que manifeste le compositeur dans la vie courante. Musique “trash”, rugueuse, l’une des choses les plus originales que j’aie entendues ces dernieres années. Je reparlerai certainement de lui… Le Japon n’est-il d’ailleurs pas un des thèmes du Festival 2012 ?

En conclusion, je ne peux que vous inciter à bien suivre ce blog car il vous donnera encore de nombreuses informations sur l’implications des Conservatoires (et pas seulement belges) dans la vie du futur Ars Musica. Et croyez-moi, la jeunesse y sera présente !

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 29 septembre 2011.

3 Réponses to “Conservatoires – Chapitre 1”

  1. J’apprends en te lisant qu’Hikari Kiyama est ton élève – Japonais adorable, en effet, et peut-être fou. Son adresse email : ferneyhough at gmail dot com, signale un étrange rapport à ses maîtres, méfie-toi – ou un humour énorme [sans doute la bonne piste] . Fafchamps nous l’avait pointé. Ictus jouera son KABUKI samedi prochain, 1er octobre, dernière oeuvre du dernier concert de de la Biennale de Venise. J’avais envoyé un MP3 à Francesconi, commissaire de la Biennale, qui avait répondu : « Very good ! I buy him. Bravo _LUCA _PS: what did he eat for lunch, épinards pourris?) ».
    Bonne rentrée, Claude, et à te lire,
    JL

  2. A propos de ce cher Ligeti, je connais une de ses phrases, et qui n’est pas si anodine que cela : « Pour moi, la nouveauté consiste en une combinaison nouvelle de choses déjà existantes ». Cette citation est du plus grand intérêt pour nous compositeurs actuels qui sombront dans la dictature stylistique à cause de certains conservatoires que je ne nommerai pas, tandis que d’autres parviennent à poursuivre dans leur propre voie, parce que celle-ci a été « acceptée » ; en somme, peut-on dire que chaque compositeur a sa propre nouveauté ? c’est une question qui risque de demeurer sans réponse valable… De mon côté, dans la classe de composition de Michel Merlet, tous les langages musicaux sont acceptés, et c’est une grande chance, on ne la retrouve pas dans certaines classes, et c’est bien dommage, l’apprentissage de la composition n’étant pas un formatage cérébral, nous sommes d’accord.
    Tout comme cette phrase peut aussi être interprétée différemment…

    • Merci pour cette belle réponse pertinente ! Je suis d’accord avec vous, il y des bonnes musiques dans toutes les esthétiques possibles et imaginables. Le reste n’est qu’affaire de goût et de préférences culturelles… ou de dictatures musicales (tous genres confondus !!!)

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