Politique

(N’hésitez pas à cliquer sur les mots bleus, ils ouvriront sur d’autres mondes complémentaires à ce blog)

.

Une dernière page avant de prendre quelques vacances bien méritées…

…Afin de créer en premier lieu l’espace d’un hommage humble mais profond, pour vous convier à une pensée émue et délirante en direction d’un artiste récemment disparu. Car Cy Twombly nous a quitté la semaine dernière. Ne l’oublions pas. L’artiste nous avait généreusement gratifiés de ses graphismes colorés, mélanges d’écritures, de taches, lignes et courbes ingénieuses. Pour citer un jeune blogueur : Twombly c’est tout un ensemble de couleur, du vert, rose et blanc puis des tons vifs et éclatants : pourpre, jaune, orangé, rouge. Des pétales rouges qui entraînent souvent dans leur sillage de longues lignes fragiles, semblables à des trainées de sang. Des mots, à l’écriture malhabile, tremblante, sont griffonnés : des dates, des lieux (Gaeta), des haikus célébrant les pivoines, fleurs de prédilection des moines jardiniers des temples zen,ou la phrase du poète japonais Kikaku : « Ah ! les pivoines pour lesquelles Kusinoshi retira son armure ». C’est une évocation de la beauté de la nature désarmante.  (O-Ren_kimi)

une des peintures des "Quatro Stagione" © Tate Modern, London

.

Je n’en dirai pas plus. Une prochaine page de ce blog passera la plume à un des jeunes compositeurs présents au festival 2012 : Franck Christoph Yeznikian. Musicien franco-Arménien, Cy Twombly fut pour lui une source d’inspiration, au point qu’une des oeuvres du musicien prend racine dans la peinture du grand artiste disparu. Yeznikian m’a promis – vous a promis – quelques lignes pour une prochaine occurence de ce blog. L’hommage sensible d’un créateur à un autre. Un rendez-vous à ne pas manquer…

.

.

Pour changer de sujet, je ne voulais pas m’enfermer dans un silence de trois semaines sans vous avoir entretenus au sujet d’une thématique qui me tient à cœur. A savoir : les relations particulières qu’entretiennent Musique et Politique. Encore un vaste sujet ; mais ceux qui expérimentent mes compositions connaissent probablement ma réputation de compositeur engagé, que ce soit en imaginant des oeuvres conçues comme des réflexions critiques à l’égard de certaines causes (souvent injustes), tant locales que mondiales (Altra Cosa !!!), ou simplement en fécondant des contextes d’expressions artistiques pouvant avoir un impact particulier dans notre société, suscitant la pensée, le désir, l’écoute de l’autre, mais aussi le sens critique à l’égard de tout ce que cette dite société puisse nous offrir. C’est d’ailleurs pour cette raison même que j’ai accepté le poste de Commissaire d’Ars Musica.

Musique et politique ? Le Clash ? Pourquoi pas… et je n’hésiterai pas à monter au créneau. Pour revenir quelques secondes à mon « Ego sum », je citerai quelques unes de mes pièces qui abordent la problématique de l’autre, de la peur qu’il suscite, de son rejet et de son éviction :

Flûtes de Mongolie © B. Naranbat

Sanaalijal, ce qui signife « mémoire » en langue mongole, titre d’une pièce concertante pour flûte et ensemble écrite en hommage à la journaliste Hanà Tserensodnom, expulsée de Belgique, pourtant considérée comme persona non grata dans son pays d’origine pour y avoir dénoncé la corruption et les manquements au droit des libertés individuelles ; Las Lagrimas de un Angel (Les larmes d’un ange – info & écoute ICI) pour clamer mon dépit face aux violences faites aux objets et pensées d’autres cultures. Les multiples dimensions du sensible issues des différentes cultures du monde ne connaissent pas de frontières. Au contraire, les barrières que nous avons créées « transpirent ». A nous les artistes de profiter de la porosité de ces matériaux et d’agir en conséquence. Un scoop : ma dernière pièce  La Terre sans Mal nous conte les désespoirs et espérances d’un monde en mutation, celui d’aujourd’hui, violent, mais aussi solidaire. Ouvrez vos oreilles car ce message politique exprimé sous sa cape musicale métaphorique, viendra ponctuer les journées bruxelloises du Festival 2012. Pour les curieux, quelques informations sur cette oeuvre se trouvent sur le Site du Forum des compositeurs.

Il est évident que parler Politique (le ou la, c’est selon !) dans ces paragraphes n’implique aucunement une quelconque ligne partisane. Loin de moi cette idée. Non, seule l’opinion que chaque note posée sur une partition devienne un acte politique me conforte dans cette direction. « Politique » car l’écrit musical dans son sens large (qu’il soit partition, programmation informatique, connexions neuronales dans l’esprit d’un improvisateur…) implique la création de signes destinés à la Polis, la cité et ses habitants sans laquelle bien des musiques n’existeraient pas. Bref, un retour aux origines pour argumenter ce titre peu maniable.

Et pour approfondir la question, je ferai à nouveau un détour par la littérature ; plus particulièrement vers un livre qui, lu à sa sortie, m’avait profondément bousculé par ses propos corrosifs : Brossat-livre« Le grand dégoût culturel » du philosophe Alain Brossat (paru en 2008). Certes l’orientation « à gauche » est un peu trop sensible dans l’argumentation. Et le lecteur se devra de stimuler son esprit critique à plus d’une occasion pour remettre les choses à leur place, ou interroger, questionner, là où l’auteur se risque à l’argutie péremptoire. Mais Brossat a le mérite d’affronter une problématique sensible de ce XXIe siècle. De nous démontrer avec brio le désaveux des politiques d’aujourd’hui dans leur apport de vraies solutions aux nombreux problèmes de la Polis de notre temps. Et dès lors, de déplacer la place de l’affrontement sur les lieux du divertissement, medias et autres télés (Ce qui se passe en Belgique pour le moment en est un bel exemple… Eco en avait déjà parlé en son temps dans  certains articles repris dans La Guerre du Faux) ou, plus préoccupant pour nous, sur les lieux de la culture.

Alain Brossat © G. Seguin

Plus facile pour nos édiles de donner de l’argent pour organiser un festival des musiques urbaines pour donner l’illusion de l’unité culturelle plutôt que résoudre les souffrances due à la marginalisation de quartiers sensibles. La Culture devient le lieu idéalisé du ralliement politique là où elle devrait interroger, diviser, bousculer, créer des émergences et des émotions inouïes. On pourrait aisément appliquer une telle thèse à bien d’autres actions du domaine culturel. Bref, cet ouvrage fait partie des livres forts que je vous recommanderai sans hésitation – avec évidemment toutes les précautions décrites ci-dessus !!!

Pourquoi cette référence philosophique ? Peut-être pour questionner sur la réalité impossible des choses artistiques. Peut-être aussi en réaction à quelques émerveillements vécus lors de l’exposition Paris-Delhi- Bombay qui se tient actuellement à Beaubourg. Belle manifestation, étrange et déroutante, parfois moins heureuse (malgré la grande passion pour l’Inde qui m’anime !). Les artistes féminines y sont merveilleusement représentées, un fait suffisamment rare pour le mentionner ! Avec de nombreuses « pièces » où la politique était loin d’être absente, méritant ainsi le détour.

My Hands Smell of You - Krishnaraj Chonat

A commencer par My Hands Smell of You (en photo ci-dessus) de l’artiste indien Krishnaraj Chonat. C’est un tableau double-face. D’un côté, il représente un gigantesque mur de déchets informatiques : fils, claviers, arrières d’écrans, disques durs (collectés par le Centre Pompidou à la demande de l’artiste). De l’autre, c’est un mur entier de savons de santal. Tableau-performance ? Objet-sculpture éphémère ? La création interroge les nombreux visiteurs, à commencer par mon fils de cinq ans, déjà passionné d’ordinateur et qui retrouvait devant lui une myriade de fils et de souris (d’ordinateur !) qui ne pouvaient que le (nous) renvoyer au présent le plus immédiat. De fait, ce fut pour moi l’aubaine d’une petite discussion familiale autour de cette oeuvre… et des problèmes de recyclage du matériel informatique. Car le jeune artiste, originaire de Bengladore, dénonce ici les milliers de cargos remplis d’ordures électroniques, en provenance de l’occident, qui affluent chaque année vers l’Inde (mais c’est aussi valable pour la Chine) pour y être recyclés dans des conditions à la limite du supportable. Ainsi lors de son passage devant ce mur massif de souris et de claviers obsolètes, le visiteur se retrouve face à face avec l’absurdité des nouvelles technologies et de leur éphémérité. Surprenant, magnifique, touchant, original et questionnant, voilà bien ce qu’on attend d’un artiste d’aujourd’hui.

Le complément d’âme devait venir d’une autre oeuvre, une vidéo (dont j’ai malheureusement oublié le nom de l’artiste… je dois le retrouver !) narrant les difficultés de la création littéraire de son auteur. Avec cette phrase magnifique que j’ai notée dans mon petit carnet intime : « S’il n’y a pas le risque de mettre sa vie en péril, alors il n’y a aucune raison de créer »…

Choc ! Les compositeurs contemporains oseraient-ils encore formuler des pensées aussi fulgurantes dans une époque telle que la notre ? Nous, heureux avec nos systèmes de subventions ou de mécènes, au point de perdre le goût du risque, du péril. Et de se retrouver infirme en oubliant le danger qu’il peut y avoir d’affirmer ses convictions intimes dans sa propre écriture musicale. Cela me ramenait aux discussions avec Sergio Ortega, compositeur chilien auteur de El Pueblo Unido Jamas Sera Vincido– repris par Fréderic Rzewski pour ses extraordinaires variations -, qui, de passage en Belgique, expliquait aux jeunes compositeurs que nous étions à cette époque, le danger qu’il y avait d’écrire de la musique subversive en Amérique Latine dans les années 70. Au point de subir la torture ; parfois à en perdre la vie.

.

.
« […] mettre sa vie en péril » Cette phrase doit-elle être prise sous son sens métaphorique ou dans son sens propre ? A lire quelques articles du « Courrier International » de l’été, dont l’intitulé est « Révolutions sonores », il y suffisamment d’arguments pour faire peser la balance du côté de la seconde proposition.

Dans certaines lignes, je retrouvais les conditions dont m’avaient parlé certains amis musiciens d’autres continents. Je n’osais pas y penser ! Et pourtant elles sont là, rudes, parfois cruelles, révélatrices des autres causes à défendre. Pour preuve, ces quelques lignes extraites de ce numéro que je vous recommande à plus d’un titre :

Offensive sur les chants soufis

Dans les régions du Pakistan où les talibans sont le mieux implantés, il est devenu extrêmement difficile de faire ou d’écouter de la musique. C’est notamment le cas dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, anciennement Province de la Frontière-du-Nord- Ouest. « Le jour où notre Journaliste assistait au concert d’un ensemble de qawwali à Peshawar, une bombe a détruit un magasin de disques. Par peur des attaques d’insurgés, le concert a eu lieu dans la cave de la maison de l’organisateur », relatait en avril 2010 le site de la radio panasiatique Asia Calling.

Le qawwali est un chant sacré soufi influencé par les cultures de l’islam et de l’hindouisme, qui s’est propagé dans le sous-continent indien en même temps que s’y implantaient des confréries soufies, à partir du XIIIe siècle. Ce chant a pour but de procurer l’extase mystique. Popularisé en Occident par le maître pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, décédé en 1997, le qawwali peut aussi s’écouter de manière profane. Ce genre musical reste lié aux sanctuaires soufis, où les fidèles multiplient les marques de vénération aux saints, une pratique condamnée par l’islam orthodoxe et l’école wahhabite, dont se revendiquent les talibans. « Les prédicateurs wahhabites racontent que le qawwali est dangereusement proche de l’hindouisme », précise The Times of India.

En 2008, le festival de musique soufie, qui se tient tous les ans à Lahore depuis 2000, a d’ailleurs été interrompu après avoir été la cible d’attentats à la bombe. Et celui qui devait se dérouler cette année du 5au 8 mai a été annulé au dernier moment pour des raisons de sécurité, alors que plus de 300 artistes venus du Pakistan et d’Afghanistan devaient se produire devant 5000 personnes. « C’est sans doute notre premier grand choc depuis la mort de Ben Laden, le 2 mai dernier », a indiqué l’un des organisateurs au quotidien pakistanais The Express Tribune.

« Mais, au vu de l’insécurité qui règne, nous ne pouvons pas lancer le festival. « 

« L’ironie, c’est d’interrompre un festival par peur des attentats alors que la musique soufie porte un message de paix », regrette le journal.

Tout, heureusement n’est pas du même acabit, et la musique se veut aussi véhicule d’actions aux dénouements fantastiques (parfois fantasques). Ces lignes nous rappellent toutefois les pouvoirs de la musique auxquels un artiste du XXIe siècle se doit de croire. Seul regret par rapport à la revue. Si la musique classique y est présente, celle dite « contemporaine » l’est beaucoup moins, prise dans une acception péjorative et surtout malmenée… Réparons momentanément cet oubli : Polis, et l’on se plait à imaginer la musique contemporaine en Iran, en Libye, en Afrique et ailleurs, là où on ne s’attend pas toujours à ce qu’elle existe. Mais attention : leur « musique contemporaine »… pas celle conçue selon notre credo occidento-centriste ! Car l’Art contemporain existe bel et bien dans ces contrées où résident de nombreux créateurs « résistants » qui nous apprendront certainement de nouvelles manière d’écouter et de vivre l’Art (et la musique) dans les decennies à venir. Résistance, mot étrange pour cette société où on a jamais autant communiqué, et où l’on ne cesse de se replier sur soi, dans son cocon d’individualité tragique. Pourtant, garder espoir, et le manifester, c’est agir sur les signes qui participent à la construction de cet élan commun tout en respectant les spécificités de chacun. Le Festival Ars Musica a cette chance d’agir dans un pays démocratique. Les compositeur, d’agir en toute liberté. A l’événement de ne pas de se lover dans la mollesse de la bonne convention de ce que doit être la musique contemporaine. Qu’il ose, qu’il enfonce les portes sans tenir compte des préceptes bien-pensants. C’est à cette condition qu’il offrira une belle réflexion pour les générations actuelles et à venir. Et à ce titre n’oublions surtout pas les enfants…

.

Publicités

~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 11 juillet 2011.

2 Réponses to “Politique”

  1. Merci Claude de m’avoir orienté vers cette page.
    A très bientôt, impatient de t’avoir comme professeur…
    Laurent

  2. Merci Claude !
    mais pourquoi ce colloque en hommage à Célestin Deliège à l’Académie Royale a-t-il été supprimé ….

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :