Ego sum (1)

Je suis moi, je suis lui. Nous sommes, mais je suis moi, d’abord moi, je défendrai le droit d’être moi jusqu’à mon dernier souffle […] Moi. Je. Jeu.

Quel fou ce Manou, aller louer cet engin rien que pour s’amuser. REWIND. Quelle voix, ce n’est pas ma voix, ça. Fausse et forcée : « Je suis moi, je suis lui. Nous sommes mais je suis moi, d’abord moi, je défendrai… »  STOP. Un appareil extraordinaire mais pour penser tout haut ça ne va pas ou il faut peut-être s’y habituer, Manou prétend qu’il enregistrera sa fameuse pièce avec les bonnes femmes de l’hôtel, mais il ne fera rien. L’œil magique est réellement magique, les raies vertes qui oscillent, se contractent, chat borgne qui me regarde. Il vaut mieux le cacher avec un petit carton. REWIND. Le ruban court, si lisse, si uniforme. VOLUME. Mettre à 5 ou 5 1/2 : « L’œil magique est réellement magique, les stries vertes qui os… » Mais ce qui serait vraiment magique ce serait que ma voix dise : « L’œil magique joue à cache-cache, les stries rouges.»

Trop d’écho, il faut mettre le micro plus près et baisser le niveau. Je suis moi, je suis lui. Ce que je suis,, en réalité, c’est un mauvais plagiat de Faulkner. Effets faciles, Dicte-t-il à un  magnétophone ou le whisky lui sert-il de bande magnétique ? Dit-on magnétophone ou enregistreur ? Horacio dit magnétophone, il a été stupéfait de voir l’appareil et il a dit ; « Eh bien, dis donc, mon vieux, quel magnétophone ! » Le manuel dit appareil enregistreur,

ceux du magasin doivent savoir. REWIND, Ça, ça va être amusant. «… Faulkner, Effets faciles. » STOP. Ce n’est pas très amusant de me ré-entendre. Tout cela demande du temps, du

temps, du temps. Tout cela demande du temps. REWIND. Pour voir si le ton est plus naturel : « … temps, du temps, du temps. » Pareil, une voix de naine enrhumée. Mais pour ce qui est de connaître la manœuvre, maintenant, je sais. Manou sera stupéfait, il a si peu confiance en moi pour les appareils. Moi, une pharmacienne. Horacio, lui, ne serait pas si tatillon, il vous regarde comme la purée qui sort du presse-purée, allez on s’asseoit et on mange […]

REWIND.

Tout, jusqu’au moment où la bande sera sur le point de sauter ; l’ennui, avec cet appareil, c’est qu’il faut calculer au millimètre, sinon, si la bande s’échappe, on perd trente secondes à l’ajuster de nouveau. STOP. Juste ! A deux centimètres près. Qu’ai-je dit au début, je ne me rappelle plus mais je sais que j’avais une voix de souris effrayée, la peur bien connue du micro. Voyons, volume à 5 pour bien entendre. « Je suis moi, je suis lui. Nous sommes, mais d’abord je suis moi… »

(Julio Cortazar, Marelle, traduit par Laure Guille-Bataillon, Gallimard)

Roman étrange que cette Marelle à laquelle nous pouvons jouer en parcourant ce livre inclassable, non d’une manière linéaire mais en sautant les cases-chapitres, en aller et retour permanent comme si l’œuvre nous offrait de multiples entrées et sorties. Un roman ( ?) conçu à l’instar d’un espace multidimensionnel. Autant de lignes et paragraphes issues d’un écrivain se mettant en scène pour « désécrire », selon le mot de Cortazar, pour nous porter au paradis, à moins que ce ne soit dans l’enfer déguisé ? La musique, les amis, l’amour fou, la poésie nous parle du monde d’aujourd’hui, des extrémités du monde qui est aussi celui de notre vie d’homme et de femme du XXIe siècle.

Tomas Koljatic © Ircam

Tomas Koljatic © Ircam

La citation extraite de ce livre que je dévore actuellement de manière totalement anarchique, n’est pas choisie au hasard. Tout d’abord, la référence à ce maître du réalisme magique prolonge notre dernière page à propos de l’Amérique Latine. Ensuite, parce que ce livre m’a été offert par un ami, Tomas Koljatic qui, malgré son nom est un jeune compositeur chilien, probablement inconnu à vos oreilles. Un de mes anciens étudiants parisiens qui fait aujourd’hui partie de ces musiciens penseurs avec lesquels j’aime parler. Artiste du monde, car à cheval sur les continents ; passionné aussi. Quand il porte la barbe, il ressemble à Castro. Et comme ce dernier,  il est nanti de toutes les qualités et défauts d’une telle passion (là s’arrête la comparaison !), mais assumant ses choix, ce qui n’est pas peu dans un monde où bien des artistes tendent vers des options personnelles proches des montres molles de Dali. Presque toutes les mêmes, mais de toute manière plus ou moins molles…

Pour revenir au compositeur susmentionné, il ne sera hélas pas programmé car, pour mon grand malheur, je ne peux inscrire au programme d’Ars Musica toutes les personnes que j’apprécie, à moins de disposer de cinq mois de concerts quotidiens ! Mais ses passions m’intéressent. Je retiens entre autres celle pour Schoenberg. Celui qui, semble-t-il, jouit encore d’une certaine popularité en Amérique Latine. Cet arrière grand-père de la musique contemporaine, a-t-il encore quelque chose à nous apprendre, au delà de sa singularité ? Peut-être, surtout par cette manière de nous apprendre à créer du neuf en lorgnant vers le passé, sans condescendance, en nous rappelant que l’histoire de la musique n’est pas faite de ruptures mais de transformations lentes et progressives de la pensée et des techniques. Un bon point pour le Herr Komponist dont un dernier soupir rarement joué, la Suite op.29, pourra être entendu à côté d’une création (j’en reparlerai), au merveilleux concert que Boulez donnera à Bozar le 21 mars 2012 ; dernier vestige d’une époque révolue, mais défini comme partie intégrante de notre patrimoine. Assumons !

Et puis, je vous parlais de la passion de Tomas pour le maître viennois. Pour preuve, la très belle orchestration qu’il a réalisée en 2011 à partir de pièces pour piano du vénéré maestro, dont vous pourrez peut-être découvrir prochainement un extrait sur cette page.

Revenons à Cortazar… Je me suis amusé à lire et à relire ces lignes tant celles-ci m’intriguaient par le rythme étrange de leurs syllabes, par l’appel aux sonorités issues de nos expériences de compositeurs , comme si les mots choisis « sonnaient » dans notre mémoire des résidus de la lecture de bandes que nous travaillions dans les années 70. Rewind, ensuite lecture rapide ou ultra lente de la bande magnétique, voix transformées, proches des bruits, révélatrices de transitoires d’attaque (les premières millisecondes d’un son) insoupçonnées. Mondes microcosmiques éphémères inconnus, comme si la bande magnétique nous permettait d’ouïr ce qu’entendent les oiseaux ou les insectes (je reprends une métaphore de Gérard Grisey). Cependant, l’ironie ressentie, ce mélange subtil de distanciation et de sérieux, d’objets concrets et de fantaisie simultanée me ramènent à chaque lecture-écoute (comme un écho proustien indéfinissable) à… Luc Ferrari. L’auriez-vous cru ?

Lui non plus, ne sera pas inscrit à Ars Musica 2012. Mais j’avais tout de même envie de rendre hommage à cet original qui osait ce «  je suis moi, d’abord moi, je défendrai le droit d’être moi jusqu’à mon dernier souffle ». En cela, il rejoignait Schoenberg qui écrivait dans un même ordre d’idées : « Je crois que l’art est né de l’esprit d’un homme qui s’est dit : je dois et non pas je peux. l’artisan peut. L’artiste au contraire, doit. Il n’a pas à en discuter et la chose s’impose à lui » ; un peu plus loin : « le professeur d’art doit cesser de prôner la technique comme la seule planche de salut et encourager la quête de vérité » (Schoenberg, Le Style et l’idée). Cette vérité, Luc Ferrari l’avait trouvée dans une forme de spontanéité toute personnelle, encadrée par une nécessité d’offrir à l’auditeur un concentré d’équilibre profondément (dé)raisonné. Je me rappelle de cette conférence liégeoise où il avait expliqué qu’une de ces oeuvres prenait racine dans une grande improvisation inscrite sur partition par le biais d’un logiciel (quoi de plus simple aujourd’hui que de coupler son clavier numérique sur un éditeur de partition ou autre séquenceur qui transcrit en temps réel – et de manière souvent indéchiffrable – ce que l’on joue). Toutefois, le compositeur mettait en garde les jeunes créateurs, en signalant le fait qu’il lui fallut ensuite, à partir de cette donnée initiale, plus de six mois pour donner forme à une partition cohérente et définitive qui correspondait à son projet musical. Quelle probité ! Ainsi, ce monde, notre monde, osait-il l’affronter avec sa pleine subjectivité. Tous les moyens étaient permis. Instruments, électronique, vidéo, théâtre musical, et que sais-je encore. Mais toujours avec l’esprit de l’orfèvre attentionné aux structures et formes, jusqu’aux détails microscopiques de son oeuvre d’art. Sans oublier l’humour et la bienveillance. Le cynisme et la subversion en prime.

J’ai eu le bonheur de le rencontrer lorsque j’étais Directeur du Centre Pousseur. Nous l’avions invité à l’occasion d’une commande de notre institution pour le duo Vincent Royer (alto – tiens tiens.. lui on le retrouvera en 2012…) et jean-Philippe Collard-Neven (piano) + électronique.

FV

Vincent Royer-Luc Ferrari © Cl. Ledoux

Chacune de nos virées étaient teintées de cette soif de vie, de ce subtil équilibre désiré entre le sérieux de nos activités d’artistes et le dérisoire de l’existence. Il m’a démontré que l’on pouvait faire rimer humour et amour dans la musique, fut-elle contemporaine. Des substantifs trop souvent mis de côté dans notre domaine. Gageons que cela laissera des traces pour 2012…

Reste aussi, pour revenir une dernière fois à Marelle, de nous rappeler ce pouvoir merveilleux des artistes à nous convier à ouvrir les sens à la réversibilité du temps. Rewind… et tout peut recommencer dans un autre ordre, avec d’autres expériences sous-jacentes pour redécouvrir un même événement. Wie die Zeit VergehtComment passe le temps ? Je ne reviendrai pas sur la notion du temps en musique… elle est bien trop complexe pour l’aborder en quelques lignes. Je préfère vous laisser en compagnie des grands penseurs ou autres théoriciens, d’Aristote à ce brillant collègue du CNSM que j’apprécie au plus haut point, Christian Accaoui, en passant par le célèbre article de Stockhausen (conçu d’ailleurs à partir d’idées émises par Cowel qui lui-même s’était inspiré de certains postulats de Charles Ives… cela nous ramène loin ! Schoenberg n’avait probablement pas tort quand il réfutait les ruptures historiques…).

La musique sculpte le temps, le temps sculpte la musique. La musique instrumentale ne s’abandonne pas à ses propres mouvements, ceux-ci sont secrètement (ou volontairement) pré-déterminés par la conception particulière que le compositeur a du temps, mais aussi par la nature même de la perception temporelle. Les diverses conceptions du temps qui se succèdent du Moyen Age à nos jours induisent dans une large mesure la succession des événements musicaux, comme le montre le strict parallèle entre les évolutions de la musique (du style baroque au style classique) et du temps (de celui du XVIIe à celui du XIXe). D’un autre côté, toute perception temporelle met l’esprit aux prises avec un mixte d’écoulement et de synthèse. Cette réalité, qui, elle, n’a pas évolué, invite nécessairement à s’abandonner à l’écoulement ou à privilégier la synthèse. Sans doute un choix a été fait, il y a longtemps (St Augustin) et qui, au coeur de la tradition musicale occidentale, privilégie la synthèse, l’emprise sur le temps (composition est l’équivalent latin du mot grec synthèse). Ainsi, les structures musicales tendent à faire du phénomène successif quelque chose qui participe du non successif : la musique élargit le présent, «présentifie» le temps, accorde l’instant et la durée.

Bref, le temps et l’histoire, impossible de s’en passer dès que l’on ose ouvrir ses oreilles sur l’univers des sons d’aujourd’hui. Fermons donc les yeux et profitons des 1576800000 secondes (de Atsuhiko Gondai), que le Festival nous fera découvrir si le Destin veut bien nous accorder un petit coup de pouce….



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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 6 juillet 2011.

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