Indice cinquième : Amérique Latine (1)

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Dans notre précédente page, Florentz nous avait pris par la main pour exprimer l’impact de ses séjours africains. Poursuivant sur cette lancée, j’ai profité de mon dernier voyage parisien pour prolonger ce rêve, en visitant la passionnante exposition sur les Dogons du Mali qui se tient actuellement au musée de l’homme du Quai Branly.

exposition Dogon - Musée du Quai Branly ,Paris

Représentations humaines et surréelles, masques et artifices s’y manifestent à profusion, histoire de nous rappeler qu’ils appartiennent à cette donnée universelle qui colore notre humanité. Dogon, et pourquoi pas Bali, la Commedia del Arte, Carnavalde Schumann, et j’en passe ; autant d’espaces pour exprimer les multiples états du masque qui existent pour que l’humain puisse tenter d’appréhender une réalité qu’il entr’aperçoit sans pouvoir la saisir ; Indice des briques qui nous façonnent, icône de ce qui est « nous » sans être directement « nous même », comme une lumière diffractée du miroir brisé de notre réalité sensible. Images zoo- ou anthropo-morphes des réalités transcendantales sur lesquelles s’appuient notre représentation du monde.

Masque de Rangda

Masque de Rangda

Tout compte fait, nous ne sommes pas si mal lotis, car nous avons nous aussi en Belgique notre musée qui argumente cette ouverture universelle sur les relations entre l’humain intérieur et extérieur, l’être et le cosmos. Je parle évidemment du très beau musée du masque de Binche, espace magique où s’affichent mille et un visages stylisés et imaginés, en provenance des quatre coins de la planète ; lieu envoûtant où la Rangda (pour parler d’une autre région du monde si chère à l’auteur de ces lignes  – Le Cercle de Rangda étant le titre de ma pièce concertante pour piano et orchestre, dont un court extrait est à l’écoute ICI ) tente parfois de poindre le bout de son nez.

Pour revenir au musée du Quai Branly, une autre mezzanine présente actuellement une toute nouvelle exposition qui pourrait nous offrir un indice supplémentaire pour le Festival 2012.

En effet, depuis le 21 juin et jusqu’au 2 octobre, le musée offre une perspective intime sur la civilisation Maya. Plus particulièrement en exposant quelques objets en provenance du Guatemala.

festivités mayas du Paabank © Ricky Lopez Bruni

Qui n’a pas vu les temples de Tikal dans le crépuscule, environnés des cris d’oiseaux tropicaux et des hurlements des singes, a raté sa vie. C’est ce qu’on aimerait écrire si l’on osait le clin d’œil. Mais ce ne serait qu’un clin d’œil, car malgré la stupéfiante beauté du site, l’émotion qui étreint lorsque l’on est perché au-dessus de la jungle, à soixante mètres de hauteur, c’est tout à fait faux. Oui, car les vestiges de la cite d’El Mirador, à quelques kilomètres, dans la forêt, sont presque plus impressionnants tant les pierres, là-bas, semblent se contorsionner pour se desincarcérer de leur prison de chlorophylle… Fascinants Mayas ! Comment donc ont-ils pu édifier ces mégalopoles au cœur d’un enfer vert ? Étaient-ils si cruels ? Pourquoi leur civilisation s’est-elle effondrée? Et que reste-t-il aujourd’hui de ce peuple si sophistiqué, au point que les rumeurs les plus folies ont circulé à son sujet ?

Récipient maya © Claude Ledoux

L’exposition de 160 pièces exceptionnelles – qui pour la plupart n’avaient jamais quitté leur terre d’origine –  va nous permettre de comprendre. Par le regard qu’elle porte sur la culture Maya contemporaine, […] elle offre une vue panoramique  sur cette civilisation que Stéphane Martin, président du musée du quai Branly, présente comme « une des plus extravagantes qui ait vécu sur notre Terre. » (Christophe Ono-dit-Biot)

Belle entrée en la matière que la vision de ces objets fragiles, cerclés de lignes rouges et noires, de ces calendriers qui nous parlent de temps révolus toujours en action. Temps, rythmes et symboles, tout concourt pour nous envelopper d’une aura magique qui témoigne de la vibration d’une civilisation énigmatique.

Tête de jaguar

Tête de jaguar, couvercle maya © Cl. Ledoux

Vases zoomorphes, l’animal est un autre « nous ».

Vertige Maya… C’est aussi ce qu’a du se dire le compositeur mexicain Sylvestre Revueltas en composant  La Noche de los Mayas (La Nuit des Mayas), œuvre d’orchestre écrite en 1939 – mais créée en 1961 ! – à partir de la musique dédiée au film de Chano Ureta.

Dudamel et son Simon Bolivar Youth Orchestra of venezuela avaient remis cette partition à l’honneur en l’enregistrant l’année dernière pour le Label DGG. Si le CD est magnifique, l’œuvre mérite toutefois d’être entendue « live », ne fut-ce que pour vibrer à l’intense action impulsive des quatorze percussionnistes qui vous entraînent dans la furie d’une écriture protéiforme, située entre tradition folklorique, classicisme formel, jeux de timbres audacieux et une bonne dose de pensée dramatique narrative.

Nuit des Mayas, Nuits de Jaranas et du Yucatan, enfin Nuit de l’enchantement, soies rouges et rugueuses où la musique s’abandonne sous les rythmes impossibles d’une danse sacrificielle qui n’est pas sans rappeler la violence d’un autre sacre…

Bref, Ars Musica ouvrira ses portes le 3 mars 2012 avec un Orchestre de Liège flamboyant qui, outre des œuvres plus actuelles, nous proposera cette pièce emblématique désirée comme un grand portique d’entrée à la découverte tout au long du Festival de quelques compositeurs latino-américains bien plus jeunes. Nous en reparlerons évidemment… mais pourquoi ne pas écouter en attendant l’événement un extrait de l’œuvre pour nous mettre l’eau à la bouche. Le son de l’extrait proposé ici est médiocre, certes… mais quelle énergie ! :

Percussions, Quand tu nous tiens…

Qui parle d’Afrique ou d’Amérique Latine ne peut manquer de se référer à la panoplie du parfait bruitiste. Celle issue des rencontres improbables de ces deux continents si éloignés. Et pourtant, comment ne pas mentionner les sonorités rythmées des îles des Caraïbes, celles aussi des autres terre latino-américaines, terres vivant de l’antagonisme du feu et de la glace. On oublie encore trop souvent que ces mondes sonores inouïs proviennent d’émergences issues des déhanchements chaloupés locaux entrechoqués au fil des siècles par l’originalité des musiques africaines apportées en ces contrées par les esclaves vendus en masse et exportés au-delà de l’Atlantique. L’horreur sans borne instillée par par nos esprits occidentaux coloniaux et sans scrupules a engendré le désir de s’échapper à la brutalité des hommes par (entre autres choses) la rencontre des musiques. Chamanisme, danses, mouvement du corps si malmené dans nos sociétés (la musique contemporaine danse-t-elle ?). La musique a évolué et l’on se surprend à se rendre compte que l’esprit colonial à subsisté, même dans le domaine de l’histoire de la musique « contemporaine » (encore qu’à ce point de vue nous pouvons nous demander à quand remonte le déluge ? Et quelle date pourrions-nous évoquer pour fixer les débuts de cette appellation sans label de certification ?). Bref, le gentleman cultivé vous dira que Varèse a écrit la première grande pièce pour ensemble de percussion de l’histoire du XXe siècle : Ionisation (commencé fin 1929 pour en faire une version aboutie en 1934) – oeuvre que vous pouvez d’ailleurs découvrir, en compagnie d’interviews du compositeur, sur l’excellent site Ubuweb.

Edgar Varese, à droite de Le Corbusier (au centre), lors de l'inauguration du Pavillon Philips (Exposition universelle de Bruxelles - 1958) © FLC/ADAGP

Guerre froide oblige, les Russes nous ont rappelé quelques décennies plus tard que Chostakovitch était peut-être le père de cette formation avec son intermède pour percussions (anecdotique, certes, mais ô combien savoureux !) au sein de son opéra Le Nez (composé quelques mois avant Ionisation). C’était sans compter sur la riposte occidentale ! Et de signaler l’existence de « passages » pour cet ensemble dans le ballet Ogelala que l’excellent compositeur trop méconnu Erwin Schulhoff composa entre 1925 et 1928.

Cependant, doutons de cette paternité car cette revendication ne porte que sur un extrait de cette œuvre qui s’inspire d’une légende mexicaine qui n’est pas sans préfigurer la Nuit des Mayas de Revueltas dont il fut question précédemment. Varèse avait au moins le mérite d’avoir conçu une pièce totalement indépendante et originale pour ensemble de percussions…. Si n’était l’œuvre quasi inconnue d’un jeune compositeur afro-cubain de sa connaissance…

Tiens donc… On y reviens à cette Amérique Latine qui recèle bien plus de trésors musicaux que l’on imagine ! Pour preuve en voici un, insoupçonné, sous les traits d’Amadeo Roldán, compositeur né en 1900 à Paris (on y revient encore, hum hum) de parents cubains, passé par le conservatoire de Madrid et retourné à La Havane pour y devenir le chef de l’Orquesta Filarmonica.

centenaire de la naissance de Roldan (poste cubaine 2000)

Roldán mise sur la carte de la musique cubaine « sérieuse » et compose des œuvres inspirées par le folklore. Cependant, ses Ritmicas 5 et 6 s’éloignent d’une voie « nationaliste » pour la dépasser, la transfigurer à la manière d’un Bartok mieux connu sous nos contrées. Dans ces deux œuvres créées en 1930, les rythmes s’échappent de l’anecdote pour s’intégrer dans une pensée qui travaille en profondeur l’esprit du folklore. Le temps s’imprègne des cellules originales de cette culture afro-cubaine, à tel point que le compositeur imagine des modes rythmiques, qui s’entremêlent et se complètent.

Dans les deux dernières Ritmicas, [Roldán] réalise avec la conscience de l’artiste cultivé un travail parallèle à celui des tambours Batás (tambours dont on ne joue que le jour en l’honneur des Orishas, divinités des Yorubas) frappés instinctivement. (Alejo Carpentier, « La música contemporénea de Cuba », 1947)

Il est à noter que ces deux Ritmicas précèdent d’un an la création d’Ionisation de Varèse, et que ces deux artistes se connaissaient mutuellement, Roldan s’étant inscrit comme membre de la Ligue des compositeurs fondée par Varèse. De plus, l’auteur cubain dirigea à La havane Ionisation peu après la création de l’œuvre à New York !

Ne minimisons pas pour autant l’œuvre de Varèse. Car s’il ne fut pas l’inventeur d’une formation originale, il fut le premier à composer, non pas uniquement avec des rythmes et des couleurs instrumentales en vogue à son époque (à commencer par les musiques « urbaines » de son temps qui faisaient la part belle à ces instruments exotiques !), mais aussi avec les propriétés acoustiques de ces instruments originaux. Par exemple, au gré d’un jeu sur l’inertie des attaques (écoutez le début de l’œuvre, et prenez conscience que les premiers rythmes des instruments graves et résonants – gongs, tam tam, grosses caisses… – procèdent de la même idée que ceux de la petite caisse claire ; et pourtant le résultat sonore est radicalement différent !) ou sur leur caractéristiques spectrales (ainsi les sons saturés de fréquences du tam-tam initial qui correspondent aux clusters du piano final – ce qui donne tout son sens à sa présence ! -, ou encore les sonorités inharmoniques des gongs, équivalant aux accords de ce même piano associé aux cloches-tubes). Guère étonnant à ce que les compositeurs spectraux (dont Grisey, Murail ou Levinas) se soient réclamés de ce compositeur qui a su apporter un plus à l’imaginaire déjà présent dans l’œuvre de Roldan.

© Antonio Juan-Marcos

Mais trêve de musique « ancienne » ; rejoignons notre époque. En guise de péroraison, je vous propose de retourner au Mexique et de découvrir un jeune compositeur talentueux : Antonio Juan-Marcos. Percussion encore et toujours, mais cette fois démultipliée par le biais de l’électroacoustique. Sa pièce Tum-Tum pour grosse caisse et média électronique (2009) propose un univers étrange, à l’orée du réalisme magique typique de ces contrées.

le compositeur s’explique :
La pièce Tum-Tum gravite autour de deux ondes, l’univers humain et l’univers sonore.
L’aventure humaine est évoquée dans cette partition grâce à Macario, personnage central d’un conte de Juan Rulfo exhumé de lointaines lectures. Macario est un homme arriéré qui a une compréhension peu orthodoxe du monde qui l’entoure. Il est insensible à ses jugements, à ses valeurs morales mais brillamment réceptif à toutes ses intuitions. La peur, l’émerveillement, la violence, l’ambiance de toutes les sonorités immédiates le guident dans la vie sous forme d’un tambour imaginaire qu’il suivra aveuglément et sans lequel il est perdu. Le règne sonore est présenté ici par l’électroacoustique et la grosse-caisse, instrument aux multiples possibilités qui nous livrera tout un éventail sonore. La grosse-caisse devient une évocation, comme le tambour dans l’imaginaire de Macario.

Rendez-vous donc à la page du compositeur sur le site de  Babelscores où cette pièce peut être écoutée. Voila donc une bonne occasion d’entendre de la « jeune » musique sur ce blog. Ne ménageons pas notre plaisir.

Assez de mots ! A la lecture des lignes précédentes, vous comprendrez aisément qu’il ne faudra pas se plaindre si vous vous trouvez pris dans un maelström percussif à l’occasion de vos pérégrinations festivalières… Reste à savoir où et quand : mystère…

Je vous aurai prévenus !

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 30 juin 2011.

Une Réponse to “Indice cinquième : Amérique Latine (1)”

  1. Bonjour,
    J’ai découvert votre blog il y a peu, par l’intermédiaire du billet sur l’entrée de Michaël Levinas à l’Académie des Beaux-Arts.
    Je suis aussi compositeur, toujours étudiant cependant. Je m’intéresse également beaucoup aux cultures et langues amérindiennes, en fait à toutes les cultures et langues en général. Quelle ne fut pas ma joie lorsque j’entendis l’oeuvre de Revueltas ! Quelle vivacité, quelle transe ! Une pièce qui correspond à un de mes projets de composition.
    Le disque de Gustavo Dudamel est-il facilement disponible ? Je souhaiterais me le procurer.
    Evidemment, j’avais prévu de visiter l’exposition Mayas au Musée du Quai Branly. Je dois me dépêcher d’y aller…
    Je vous félicite pour ce blog, très intéressant et très riche !

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