indice quatrième : Paris (1)

(n’hésitez pas à cliquer sur certains mots colorés pour ouvrir une nouvelle page)

Paris-Liège, Liège-Paris ; chaque semaine plusieurs centaines de kilomètres égrenés  par le navetteur impénitent que je suis, tant il est vrai qu’avoir étudié, (re)cherché dans les salles obscures de l’IRCAM, et, depuis une dizaine d’années, enseigné dans la capitale française, cela laisse des traces ; ne fut-ce qu’au regard de cette relation d’amour-haine qui me lie aux mégapoles du monde, celles qui me fascinent et me répulsent en même temps. Mouvements, rumeurs, foules, saturations et découvertes, bonheurs et dépits. Que de souvenirs liés à cette ville-lumière qui ne cesse de ronger une partie de mon âme à l’instar ma bonne vieille Cité ardente ! Guère étonnant à ce que mon périple de blogueur en herbe me conduise à vous relater un bel événement « officiel » qui a ponctué récemment la vie artistique française. Une bonne manière d’inaugurer cet article dédié à nos voisins du sud, avec l’« intronisation » du compositeur Michael Levinas à l’Académie des Beaux-Arts mercredi dernier (le 15 juin 2011) sous la coupole de l’Institut de France.

Levinas-Académie BxArts-15 juin 2011photographie ©  Cl. Ledoux

Passons outre l’or des costumes, des roulements de tambours et des multiples formules protocolaires d’un autre âge et retenons le discours de deux merveilleux personnages qui ont su apporter (et continuent d’apporter) quelques lettres de noblesses au monde de la musique d’aujourd’hui. Je veux parler du compositeur François Bernard Mâche et de mon éminent confrère au Conservatoire de Paris, Michael Levinas. Bon, vous l’aurez compris, je ne peux à nouveau que clamer haut et fort, et avec beaucoup d’enthousiasme, ma subjectivité … car je porte beaucoup d’estime et d’admiration à ce compositeur avec lequel je partage aujourd’hui une partie du legs de Messiaen au Cnsmdp, cette incroyable classe d’« Analyse Sup » (appelée communément ainsi au Conservatoire, même si ce n’est pas son appellation officielle), un fabuleux espace prospectif et ouvert à un public extrêmement varié d’étudiants en provenance des classes de composition, de direction d’orchestre, d’interprétation – et quels interprètes !!! – , de musicologie, et j’en passe. L’opportunité de rencontres parfois exaltantes pour nous ; une incroyable source de jouvence !.

Levinas - Académie2011

Bref, pour revenir à notre cérémonie, le très beau discours de François Bernard Mâche nous a révélé bien des secrets sur la biographie de Michael. Des anecdotes touchantes, révélatrices aussi. Telle cette remarque à propos d’un tout jeune musicien apprenant le piano d’abord avec sa mère, ensuite avec Marguerite Long et Lazare Levy. Un artiste en herbe qui écoutait, bouleversé, l’émotion contenue dans les résonances d’un piano « qui pleure ». Oui, tout s’explique ! Y compris les grands lamentos de timbres que l’on peut retrouver à chaque seconde des partitions de ce compositeur qui a fait partie de cette école dite spectrale, mais dont les portées aux sonorités raffinées recèlent des portions de visage d’une humanité vibrante. Un Piano-Espace vivant, animé des soubresauts de la respiration, de l’inspiration vitale des attaques différenciées de l’instrument(iste)  et de sa résonance vécue à travers la métaphore du « souffle » et de l’exhalaison. Pour preuve, le Concerto pour un Piano-Espace, une œuvre visionnaire qui inscrit ces données au creux de ses sons vibrants et saturés (prémonitoire quand on sait combien la saturation est à Paris au goût du jour, voire un phénomène de mode), un événement sonore conçu comme le lieu de rencontre au sein d’une même personne de l’interprète et du compositeur. J’ai pu redécouvrir dernièrement cette oeuvre écrite en 1980 par l’entremise du tout jeune et formidable ensemble « Le Balcon » (dont je parlerai certainement dans une prochaine page de ce blog). Un trace de ce concert mémorable existe d’ailleurs sur le net pour notre plus grand bonheur ; à voir-écouter si le cœur vous en dit :

Revenons au « Souffle », comme la survivance d’un mythe pouvant remonter aux racines juives du musicien. Il donne à la musique de Levinas cette double dimension, humaine et transcendantale à la fois. « Souffle » de la pensée, « Souffle » instrumental comme celui qui anime cette grande fresque pour flûte basse sonorisée Arsis et Thesis ou La Chanson du souffle (1971) et qui confère à l’œuvre du compositeur cette permanente référence au vécu transposé dans le domaine de la musique. Et tant que nous sommes dans ce domaine de l’humanité, n’oublions pas non plus le « Visage », autre terme fondateur déjà mentionné. Substantif qui, sous sa forme idéalisée, nous ramène à la figure du père, Emmanuel Levinas, l’un des plus grands philosophes du XXe siècle. Un gageure pour le musicien qui a dû s’accomoder du danger d’un nom par trop célèbre pour se forger, à force de caractère, UN prénom. Réussite brillante ! Quant au « Visage », Levinas nous rappela combien il s’inscrivait dans les figures de l’altérité (tiens, tiens, une belle relation avec le thème du festival Ars Musica 2012 !) à travers l’argumentation de son père :  Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui dans la rectitude de son visage,  n’est pas un personnage dans un contexte… le visage est sens à lui seul. Toi c’est toi. (E. Levinas, Éthique et Infini)

Autrui nous attire. Nous recherchons la proximité avec lui. Ce désir nous révèle à nous-même, donnant une assise à la notion d’altérité, ouvrant finalement à une dimension éthique, malgré tous les mécanismes psychologiques, les refoulements, les angoisses qui l’altèrent […] Autrui me met en question, dérange le Moi sollicité par et pour Autrui qui l’appelle, surgissant comme épiphanie du Visage, signe, ou plutôt trace de la Transcendance. Nous vivons dans un monde de signes. Ce monde est à accepter. Nous sommes confrontés à l’absence des choses. Le signe dévoile.(G. Leroy, Autrui et son Visage)

Bref, le visage de l’autre s’offre à nous comme une opportunité à s’ouvrir à la transcendance… Découvrir l’univers à travers cette altérité. Et Michael nous le rappelle à travers sa musique… Pas étonnant d’ailleurs à ce qu’il ait écrit ce remarquable opéra, Les Nègres, d’après Genet.

Dans sa très belle intervention sous la coupole de l’Institut, Levinas nous a envoûté une fois de plus par la beauté de son langage fleuri. Envol des mots, intelligence d’un discours qui pointait ses doubles sens audacieux pour qui y faisait attention. Il nous a aussi gratifié d’un vibrant et tendre hommage à l’égard de son prédécesseur à ce siège de l’Académie, autre compositeur hélas trop tôt disparu et encore trop méconnu : Jean-Louis Florentz. Il l’avait rencontré lorsqu’ils étaient tous deux étudiants de la classe de Messiaen. Florentz l’organiste à l’instar du maître, comme en transit momentané, quasi-instantané, le temps de quelques échanges furtifs à propos du monde et ses sonorités. Une anecdote savoureuse : Levinas se rappelait de l’intérêt de son confrère pour l’Afrique, son imaginaire millénaire et ses oiseaux ; ce à quoi Messiaen avait rétorqué en manifestant son étonnement face à l’intérêt de son étudiant pour des oiseaux du continent noir, alors que « ces oiseaux avaient un vilain chant». Ô toi, subjectivité qui n’épargne personne, même les plus Grands ; impossible de ne pas la subir !!! Et puis, il y eut pour Florentz les multiples voyages en Afrique et les œuvres originales qui en résultèrent. Rites, oiseaux, pensées ; mais aussi sonore moderne, pointant du doigt une certaine relation avec la musique spectrale lorsque ce compositeur trop tôt disparu d’un cancer violent exprimait son intérêt pour des sons de notre temps particulièrement appréciés. Par exemple, ceux, indicibles, qui transpirent dans la trame du « Chant des fleurs », quatrième pièces des Laudes Kidan za-Nageh : De « l’office de Marie » éthiopien, Kidan za-Nageh, je n’ai gardé que la forme générale : une succession de courtes prières que l’on trouve dans les livres de dévotion privée […] Un chant des fleurs, c’est une prière. […]  J’aurais voulu être pilote de ligne. J’adore l’avion, les grands avions, enfin les Boeings. Et la fleur du compresseur d’un 707, qui est très belle,– quand elle tourne, elle siffle, elle a un chant – je l’ai enregistrée à partir des moteurs Prat & Whitney, parce que j’ai fait un stage dans les aéroports. J’ai tout ce qu’il faut, j’ai fait des sonogrammes, des transcriptions… Et dans mon idée, le chant des fleurs, c’était le chant de résonance des pales du compresseurs d’un moteur Pat & Whitney. (Jean-Louis Florentz)

Coïncidence frappante, Levinas nous rappelait qu’à cette même période Stockhausen (un de ses grands mentors) composait Stimmung. Filtrage dont le projet était issu de l’écoute fixée sur le chant harmonique des réacteurs d’avion dans un Boeing 707. Une prémonition des turbines du Helikopter Streichquartett ?

Finalement, Florentz, nous ne l’entendrons pas à Ars Musica, hélas. Quelle horreur que d’être obligé de faire des choix alors que tant de musiques suscitent la passion (une page de ce blog sera peut-être nécessaire pour exorciser toutes ces frustrations énormes qui émergent de la programmation d’un tel festival… on en reparlera). Demeurent fort heureusement les Cds, les témoignages vibrants ou encore le Net pour découvrir de merveilleuses musiques encore trop peu connues. Quelques extraits de son œuvre se trouvent ICI, à déguster avec lenteur, à l’instar des personnes présentes ce mercredi 15 juin à l’Institut qui purent découvrir  Lune de Sang, merveilleuse pièce pour cor solo magnifiquement interprétée par André Cazalet, celui-là même qui se consacra en son temps au célébrissime Appel Interstellaire de Messiaen.

Quant à Levinas, nous le connaissons bien en Belgique. Rappelez-vous, il fut en résidence à l’ensemble Musiques Nouvelles fin des années 90, début du millénaire. Eric Denut avait caractérisé le postulat esthétique de ce moment-éclair :  Nous aimerions définir le tournant des années 1990 comme passage-membrane plus qu’un passage-isolant, car il est resté ouvert sur les problématiques compositionnelles du passé : le recours à l’écriture polyphonique abstraite, fondée sur la définition a priori d’un matérieau de hauteurs, permet la création de textures dont la « Vocalité » de timbre rejoint les principes du compositeur […] Actualiser les forces sous-jacentes au musical, les capter à défaut de les capturer dans une volonté d’appartenir à ou de faire école, tel est peut-être le projet compositionnel qui unifie la démarche de Michael Levinas.

CD Musiques Nouvelles

Tourbillons des lignes de force, textures en mouvements perpétuels comme des mouvements telluriques en furie pris dans des processus spiralés (rémanence de Ligeti). Métamorphoses, à l’instar de son dernier opéra magique, créé récemment par Ictus à Lille. Invitation est lancée à découvrir ce spectacle dans son intégralité sur le site de Arte TV… tant qu’il en est encore temps !

Ainsi Lévinas lève-t-il pour nous un voile sur sa manière folle d’imaginer ce nouveau millénaire. Il est fort à parier que les mélomanes pourront découvrir à Ars Musica 2012 quelques belles notes en droite ligne de sa plume. Pourquoi pas une création belge à quelques jours de distance de sa création mondiale ? Du tout frais donc !

Un indice : concert à quatre…

**********

Le discours complet de Michael Levinas prononcé à l’Académie est disponible à l’adresse suivante :

http://www.academie-des-beaux-arts.fr/membres/actuel/musique/Levinas/discours_levinas_2011.pdf

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 21 juin 2011.

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