TemA


Petit clin d’oeil à Lachenmann et à son anagramme en forme de respiration (Atem, pour les non-initiés) pour vous convier à un anti-blog. Et oui, certaines organisations de la lenteur résistent encore fort heureusement et efficacement à l’agitation de surface de nos sociétés actuelles. C’est donc une page digne de s’inscrire dans la charte d’une Città slow, que je vous invite à parcourir aujourd’hui de vos yeux plus que curieux. Du temps, un peu de temps… ce fameux temps auquel j’aspire désespérément, il vous en faudra un peu pour lire cette copieuse présentation de mon inscription thématique au sein du festival Ars Musica 2012. J’espère de tout coeur que vous le prendrez !

Et pour commencer, sans transition, le thème choisi pour 2012 : Altra Cosa, un enchaînement de mots conçu comme la réplique d’une « Casta Diva » contemporaine, avide de curiosité et ouverte à la diversité de son temps. Une thématique de festival qui nous ramène à l’origine vocale de la musique et à sa trace écrite au coeur même de l’Europe. Et l’on se met alors à rêver de ce parcours incroyable dessiné par les multiples calligraphies de la voix depuis l’invocation chamanique de nos ancêtres, ô combien expérimentale dans ses désirs de traverses humaines – du monde des esprits à l’incarnation la plus intime -, jusqu’aux explorations les plus audacieuses de nos artistes contemporains.

D’autre part, Altra Cosa aussi pour se rapprocher de la sonorité de « Nostra Cosa », organisation bien connue à laquelle peut parfois ressembler le réseau qui gère la musique contemporaine et qu’un ingénu peut parfois découvrir (à ses dépends) lorsqu’il s’immerge dans la programmation des musiques d’aujourd’hui (le mot n’est pas de moi, mais de l’un de mes maîtres à penser, Gyorgy Ligeti, qui, sourire en coin, aimait utiliser auprès de ses étudiants le « concept » de Mafia de Darmstadt… )

Plus positivement, Altra Cosa, c’est surtout une belle invitation à tous, pour vous offrir un lieu d’ouverture des sens, nanti d’une jolie ambiguïté de par ses possibles traductions : autre chose, à moins que ce ne soit une autre cause. Cette dernière acception me touche d’autant plus qu’elle me parle d’engagement. Celui d’un musicien intensément convaincu qu’être artiste au XXIe siècle c’est aussi défendre une cause qui ne s’inscrit pas nécessairement dans les courants dominants. Adolescent, j’écoutais avec passion Léo Ferrer, ses messages, ses espoirs. Son « Muss es sein » ne m’a pas laissé indemne :

MUSS ES SEIN ? ES MUSS SEIN !

Cela doit-il être ? Cela est !

La Musique… La Musique…

Où est-elle aujourd’hui ?

La Musique se meurt Madame !

Penses-tu ! La Musique ?

 

Tu la trouves à Polytechnique

Entre deux équations, ma chère !

Avec Boulez dans sa boutique

Un ministre à la boutonnière

 

Dans la rue la Musique !

Music ? in the street !

La Musica ? nelle strade !

Beethoven strasse !

.

.

.

Temps des anarchies qui strient notre vécu de leurs traces indélébiles. Mais aussi un beau paradoxe car Boulez demeure parmi mes grands chocs des musiques du XXe siècle, peut être bien grâce à Ferrer  lui-même qui m’a incité à l’écouter ! Le grand poète avait-il raison à son sujet ? Certainement pas ! Mais il restera malgré tout à jamais ce fauve génial de la chanson française. Démontrant une fois de plus la nécessité pour chacun d’exercer son sens critique. Bref, le désir d’engagement a toujours fait partie de mes désirs et la musique la plus expérimentale se devait avant toute chose d’être aussi « musique » avant d’être « contemporaine ». Dès lors, toute musique mérite d’être découverte, quelle qu’elle soit. Musique sienne, mais aussi celle de l’autre, autres musiques, parfois déformées, musiques altérées, comme reflétées dans des miroirs de foires dont le mérite est de nous permettre de découvrir d’autres réalités possibles. Et de garder une foi inébranlable dans l’imaginaire humain suite à nos multiples anamorphoses de notre monde en perpétuelle mutation.

« Figures de l’altérité », voilà bien les maîtres-mots de ce Festival 2012. Avec ses multiples croisements. Esthétiques, certainement ; géographiques, évidemment, pris sous différents sens : géographie du monde – ce qui est normal si vous me connaissez un peu – mais aussi géographie de la cité – reviendrait-on aux mots du grand Lion de post-68 ? On en reparlera.

Chose formidable, j’ai lu il y a quelques jours à peine un texte magnifique sur cette problématique de l’altérité qui me bouleverse jour après jour. Un chapitre extrait de « La musique comme parole des corps » de Christine ESCLAPEZ. Incroyable, celui-ci exprime avec une justesse absolue toutes ces pensées que je voulais échanger avec vous ! Il n’est donc plus nécessaire pour moi d’écrire quoi que ce soit tant ces lignes me semblent justes, d’une incroyable lucidité et aptes à refléter les dynamiques qui m’ont permis d’élaborer la programmation que vous découvrirez l’année prochaine. Je vous propose de lire ci-dessous quelques extraits choisis de cet ouvrage remarquable que je vous recommande à plus d’un titre :

À propos de l’altérité.

 

Comment le regard de l’homme du XXIe siècle pourrait-il avoir comme réflexe autre chose que la quête de l’altérité quand sa réalité est le reflet d’un multi-regard, d’une altérité démultipliée où tout coexiste dans un présent continu et participe à une certaine forme de sacralisation de cet instant arrêté ? Seul, le relativisme mériterait-il alors d’être érigé en ligne de conduite pour comprendre le monde qui nous entoure ? Serons-nous conduits à diluer le passé et à l’effacer progressivement, tout doucement, sans y prendre garde ? Serons-nous conduits à ne plus rêver ou à ne plus nous projeter vers l’avenir ? Car, la proximité avec l’autre nous plonge immanquablement dans la conscience temporelle : la nôtre comme la sienne. Temps vécu, senti, ressenti. Trop-plein de mémoire arrachée, en résilience perpétuelle. Temps court de l’histoire individuelle et temps long du groupe. Temps en construction, jamais fixé, ni figé. La recherche de l’altérité est une prise de conscience du temps de l’autre que chaque époque ou chaque être interprète à sa manière, pour mieux situer son propre présent, un défi incontournable, en quelque sorte, pour avancer et progresser, pour agir.

 

Ce défi s’est posé avec d’autant plus de force au début du XXe siècle que ce qu’il s’agissait de dépasser (l’art des temps passés), n’était pas seulement réductible à des techniques et à des styles, mais à des conventions et à des normes en vigueur en Occident depuis la fin du Moyen-Âge. Le XXe siècle sera l’époque d’une modernité adolescente, en mal de liberté, criant le profond refus d’une certaine forme de morale esthétique et artistique.

Ainsi la modernité du début du XXe siècle s’est-elle, tout d’abord, opposée au passé qu’elle a quelquefois conspué pour mieux progresser […] Ainsi l’articulation — l’effacement ? – du passé dans le présent et dans l’instant, a-t-il marqué profondément le début du XXe siècle dans la mesure où la volonté de toute une génération a été de « lire le passé en fonction du présent ». Pourtant, écartelé entre le devoir de mémoire qui discrètement repointe son nez dès les années 70 (les années de la postmodernité naissante) et celui de l’innovation que le XXe siècle a mis au premier plan de sa réflexion sur la modernité, l’homme du XXIe siècle ne sait plus où et quoi regarder.Il ne parvient plus à regarder, tant les sollicitations sont grandes, tant il est difficile de bien regarder à force d’être continuellement séduit et profondément interpellé par tout ce qui l’entoure. Le passé, le présent et le futur sont, à l’heure actuelle, en perpétuelle collision et cette collision provoque une altération (une réduction ?) du présent tandis que la densité des deux autres pôles temporels s’élargit démesurément. La masse des informations que nous recevons chaque jour nous force à considérer la simultanéité connue une seconde nature et nous transforme en éponge qui filtre, jusqu’à saturation, les particules contenues dans l’eau et dont elle a besoin pour se nourrir et se développer. Devons-nous en conclure que les multiples figures de l’altérité auxquelles nous sommes perpétuellement confrontés réduisent notre espace d’expérience, notre sens critique ? Le danger que représente ce genre de raccourcis est d’autant plus difficile à éviter qu’il nous rassure en nous érigeant en juges, porteurs d’une morale bienveillante, missionnaires des temps modernes, éducateurs des masses incultes sombrant dans un obscurantisme que nous seuls devinons, du haut de notre clairvoyance. Edgar Morin voyait déjà dans son ouvrage L’Esprit du temps, le principal intérêt de la culture de masse « dans le traitement original [qu’elle] fait subir à la relation réel/imaginaire. Cette culture, « grand fournisseur de mythes » (l’amour, le bonheur, le bien-être, le loisir, etc.) ne fonctionne pas seulement du réel vers l’imaginaire, mais aussi en sens inverse. Elle n’est pas seulement évasion, elle est en même temps et contradictoirement intégration ».

 

[…]  Nous sommes continuellement bombardés de messages. L’autre n’a jamais été aussi proche, an moins en termes technologiques, en connexion perpétuelle et cette connexion abolit l’espace et la temporalité de chacun pour les dissoudre dans un réseau arborescent quasi-intemporel, quelque part et nulle part en même temps. Toutes les réactions sont alors possibles, de l’engouement le plus naïf à l’indifférence la plus totale, comme autant de réponses à cette multitude de connexions. A nous de choisir si nous souhaitons rester ou pas connectés. Car ce qui nous intéresse n’est-il pas moins le fait de répondre à ces stimuli que de savoir que l’on va peut-être leur répondre ? Il y a là comme la promesse d’une autre attitude (même si elle n’est pas partagée par tous) : celle de réactiver constamment ce qui nous parvient (de l’interpréter ?) par la possible déconnection de ce système de connexion permanente. Ainsi le silence est-il une parole que les corps portent en eux avec d’autant plus de force qu’il marque, face à celte altérité démultipliée, un espace de régulation. D’ailleurs, cette évocation du silence n’est pas une simple ornementation rhétorique, ni une vue de l’esprit dans la mesure où ce silence que nous recherchons tous quand il s’agit de choisir notre voiture, notre maison, notre quartier devient une valeur essentielle, celle de l’absence d’informations non demandées. Espace propice du choix, il est aussi celui du présent retrouvé et élargi. Terreau de l’utopie ?

 

Mais il y a bien une brèche dans ce tableau optimiste et la refuser reviendrait du même coup à exercer, à l’inverse, un regard bien trop confiant car certaines attitudes passives et consommatrices face à ces pseudo-réalités figent l’homme dans son devenir comme ne manquait pas de le souligner, dès la fin des années 70, Jean-François Lyotard […] :

Avec l’hégémonie de l’informatique, c’est une certaine logique qui s’impose, et donc un ensemble de prescriptions portant sur les énoncés acceptés comme « de savoir ». […] Le savoir est et sera produit pour être vendu, et il est et sera consommé pour être valorisé dans une nouvelle production : dans les deux cas, pour être échangé. Il cesse d’être à lui-même sa propre fin, il perd « sa valeur d’usage ».

 […] Tout vaut-il la peine d’être regardé ? Et dans tout ce qui vaut la peine d’être regardé, tout a-t-il la même valeur ? Pensons, par exemple, aux musiques du monde et à la façon dont leur diffusion s’est propagée dans nos cultures nous apportant une énergie et un souffle bien nécessaires. […] Musicalement, ces rencontres sont toujours étonnantes. Humainement, elles

nous apprennent la confiance dans les bienfaits de l’ouverture et de la fusion des cultures. Au-delà de nos différences, elles tracent la voie de l’appartenance commune où la question de l’universalité côtoie une musicienneté sans frontière. Pour autant, résolvent-elles le problème de l’identité, du rapport à la tradition, de la folklorisation, du danger colonialiste et permettent-elles d’observer l’authenticité ? Cette confrontation perpétuelle à l’autre à partir de ce qui est vécu, permet-elle, pour autant, la connaissance et la compréhension de l’autre ? Et l’on pourrait imaginer que, parfois, l’homme de ce début du XXIe siècle se laisse aller à proférer le doute profond qui l’habite :

 Laissez-moi du temps pour prendre le temps de regarder, comme elles le méritent, ces multiples figures de l’altérité. Donnez-moi le temps suffisant pour me familiariser avec elles. Je regarde et j’embrasse chaque jour cette multitude de propositions, mais je souhaite également prendre le temps de regarder et de m’intéresser à ces propositions pour ce qu’elles sont. Pour cela, je cherche toujours l’autre derrière la chose regardée. Finalement, je souhaite tout simplement prendre possession du temps.

[…] Hier, nous avons appris (du moins pouvons-nous l’espérer) à être les acteurs de notre propre vie ; aujourd’hui, ne sommes-nous pas en train d’apprendre à être les acteurs de notre propre monde ? Le souci qui nous habite n’est finalement que celui de demander du temps : le temps de la découverte et de la confiance qui est aussi celui du choix que la collision perpétuelle entre passé, présent et avenir ne permet pas toujours de réaliser […]

 Ainsi peut-on imaginer que l’éponge qui filtre, de toute façon et bien impassiblement, ce dont elle a besoin, se transforme, aussi ou à nouveau, en oiseau migrateur qui choisit, en fonction du temps, le milieu qui lui sera le plus propice.

 Au long cours…

Christine ESCLAPEZ, « La musique comme parole des corps », L’Harmattan, Paris, 2007.

 

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 21 mai 2011.

4 Réponses to “TemA”

  1. Merci Claude, d’ouvrir un blog, de poser des questions, de relancer des connexions entre musique et pensée. Il sagit’ bien d’une Cause, en effet (et la cause de mon désir de musicien). Nous sommes si nombreux à avoir été horrifiés par Ars Musica 2011, son poujadisme triste, son ambiance de fête scoute, ses discours d’aumôniers. Tout ça est derrière nous. Les paradoxes de l’altérité que soulève Esclapez (quand ele parle de folklorisation), tu les retrouveras dans le beau petit livre de François Jullien, « Le Pont aux Singes », que je te recommande. 4e de couverture : « Car ne devrait-on pas penser le culturel en termes, non de valeurs (à soumettre à la tolérance), mais de ressources à prospecter ; non d’identité (et par suite d’identitaire), mais de fécondité à exploiter ; non de différence (revendiquant une appartenance), mais d’écart faisant barrage à l’uniformisation du monde et ouvrant un autre possible ? »
    Bon travail, bonne chance avec la cosa nostra 🙂
    et au plaisir de te lire encore,
    Jean-Luc

  2. Pour ma part, je n’ai pas été si horrifié que cela par Ars Musica 2011. Par ailleurs les connexions entre musique et pensée ne me semblent pas avoir été perdues et de devoir être ainsi « relancées » mais plutôt bien poursuivies…L’altérité ce n’est pas nouveau…de Spinoza à Lacan et bien d’autres, ce n’est quand même pas une découverte que l'(A)autre, sauf peut être pour les musiciens!! Quelle autre révolution est donc en marche ? Ars Musica ou les « indignados » place puerta del sol à Madrid? Je propose de délocaliser Ars Musica 2012 là bas…autre chose quoi!
    Bien à tous
    Denis

  3. Ouvrir un blog (comme le fait Claude) ou louer des costumes de nounours, disons que ce sont deux techniques différentes. Je me réjouis de ce choix-ci. La politique éditoriale de 2011 était horrifiante, tu le sais bien, Denis.
    Ciao, JL

  4. Merci pour votre citation et vos commentaires…
    Christine Esclapez.

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