Indice deuxième : Japon (2)

Pour ce deuxième article, deux paragraphes : l’un en écho aux lignes de la semaine dernière ; l’autre en rapport avec un petit événement digne des carnets roses du monde artistique contemporain (en guise de prolongement la couleur fétiche du Festival 2011… voir le site d’Ars Musica). Cette seconde partie, outre le fait qu’il porte un nouvel indice pour 2012, permet aussi d’inaugurer nos petits « potins » de la contemporaine avec une note plus qu’heureuse !

Et tout d’abord, le témoignage de ce choc artistique vécu la semaine dernière et si intense que j’avais envie de le partager avec vous ; tant la création de MATSUKAZE – dont il fut question dans le précédent article – présentait un ouvrage lyrique hors du commun, conçu comme une succession d’extases auditives et visuelles, hantant encore et toujours la mémoire, bien longtemps après cette magnifique collision perceptive.

Si je devais retenir quelques oeuvres que je puisse compter sur les doigts de le main, cet ouvrage lyrique en ferait certainement partie.

De fait, dimanche dernier à la Monnaie, je me suis littéralement noyé, sans condition, irrémédiablement happé par le labyrinthe imaginaire d’Hosokawa. La musique s’y révélait magnifique ; hiératique, raffinée et tellurique dans ses grands mouvements paradoxaux. Parfois mimétique, balayée par le vent (kaze) coloré issu du souffle des instrumentistes. Le Japon suintait au gré des déplacements lents de sa narration, mais aussi de ses harmonies, rugueuses et magnifiées par les variations infimes de la texture sonore. Lente au point que chaque variation de texture, chaque innovation de timbre, chaque note nouvelle émergeait comme un ras de marée sonore. Quand le mouvement raréfié d’un petit doigt dévoile la structure du monde, l’esprit asiatique n’est pas loin. Pensez donc, côté danse, aux mudras indiens, côté musique, aux émergences subtiles des particules sonores dans les textures répétitives des invocations religieuses orientales… R comme « révélation » et comme « Retour à Matsukaze » ;

Séjour en apnée subversive… Une grande merveille envoûtante par ses langueurs, les gestes lents de ses acteurs et le mouvement de ses harmonies stasiques issues du Grand Livre de l’irréel. Beautés paradoxales où l’organique mouvant d’êtres démultipliés des excroissances de Shiva – le sublime de cette mer de mains déphasées des danseurs balayant de leurs paumes sensuelles la profondeur de l’obscurité ! – s’oppose aux cadres immuables des arrêtes d’une architecture inventée ; brisante comme le fil de la lame d’un katana (sabre japonais), dure et raide comme les épines de pin (Matsu) géantes tombant sur ses protagonistes ; une rigidité pourtant proche de nos enfermements humains.

Ainsi la représentation me rappelait-elle cette phrase du moine Citrouille Amère, Shitao pour les intimes, peintre et Calligraphe du 17e siècle :

Au milieu de l’océan de l’encre, il faut établir fermement l’esprit ; 

A la pointe du pinceau, que s’affirme et surgisse la vie ; 

Sur la surface du chaos s’installe et jaillit la lumière

(traduction de Pierre Ryckmans – De plus amples extraits se trouvent  ICI )


Lui qui prônait non pas la réplique sur support de la figure ou du signe mais la représentation de l’énergie de cette figure ou de ce signe, aurait été ravi de cette production où les Esprits diaphanes (chers à nos amis d’Asie) et Danse Butô ne sont jamais loin, enlacés dans un spectacle qui arrête le temps et qui tel le vent (Kaze) d’Orient n’a cessé de me faire frémir.

Bref, je ne m’étendrai pas plus sur ce spectacle superbe. Si vous ne l’avez pas vu, gardez un oeil sur la programmation prochaine des maisons d’opéra – à commencer par le Grand Théâtre de Luxembourg, début juin. Et précipitez-vous pour le découvrir ! En attendant, voici une courte présentation proposée par Arte-TV qui vous permettra de vous faire une toute petite idée (mais vraiment toute petite !!!) sur l’événement.

…Et de passer maintenant de l’actualité musicale à la page « émotion » de ce blog.

En effet, deux compositeurs qui me tiennent à coeur ont uni le leur pour explorer les nouveaux territoires de leur existence partagée. Si le Japon a retenu notre attention par sa triste actualité (qui ne cesse hélas de se prolonger ; n’oublions pas nos amis d’Extrême orient !), il ne faudrait pas négliger ces personnes qui résistent contre le désespoir des situations. Nous parlerons d’ailleurs dans le futur de ces européens qui n’ont pas cédé aux discours alarmistes occidentaux et ont continué, contre vents et marées, à œuvrer au pays du Soleil Levant pour offrir et partager l’impulsion de vie qui caractérise leur production artistique. Mais pour l’instant, saluons ces deux merveilleux compositeurs issus de continents différents, la japonaise Misato Mochizuki et le français Aurélien Dumont, qui ont décidé de créer un jaillissement de lumière dans ce pays rouge-sang en unissant leur destinée à Tokyo, il y a moins d’un mois de cela.

Misato Mochizuki, vous la connaissez certainement. Son talent n’est plus à présenter. Pour l’anecdote, je l’avais rencontrée il y a un certain nombre d’années lors du séminaire Bartok de Szombathely. Ligeti et Stroppa y officiaient et glanaient de jeunes compositeurs issus des quatre coins du monde. Lorsque j’arrivai dans cette petite ville hongroise à la frontière de l’Autriche (et proche de Fertöd, lieu de cette belle résidence des Esthérazy où plane encore l’esprit de Haydn), la toute première personne que je rencontrai à l’accueil du Séminaire fut une jeune compositrice japonaise, charmante et affairée, plongée dans des partitions d’orchestre immenses où le graphisme manuscrit s’assimilait à une étonnante calligraphie imaginaire décrivant des paysages inédits. Le format géant de ces pages démesurées contrastait fortement avec la silhouette frêle de l’artiste qui m’étonnait par cette énergie incroyable dispensée à profiter de chaque seconde qui passait pour améliorer ce qui semblait déjà être le résultat d’un art confirmé. De grands yeux rivés sur la partition fusillant les moindres signes inappropriés m’avaient étonnés, tout autant que la détermination de la musicienne à assumer son art m’avait amené à penser qu’on entendrait certainement parler de cette personne dans l’avenir. De fait, Misato Mochizuki se devait de confirmer son talent en poursuivant son périple, infatigable voyageuse errante qui a finalement trouvé un merveilleux équilibre entre la France et le Japon, deux pays de prédilection de l’artiste.

Encore peu connu et cadet de cette dernière, Aurélien Dumont nous chuchote depuis quelques années les frémissements intimes de la musique au creux de nos oreilles. De lui, on pourrait presque dire qu’il est un « bébé compositeur », attentif au soubresauts de l’âme des sons. Certes, Gérard Pesson, un de ses professeur de composition, y est pour quelque chose. Mais le désir d’Aurélien de scruter les particules élémentaires (non pas dans un sens spectral, mais issues de molécules d’écoute accrochées au gré de traversées poétiques) date de bien avant sa rencontre avec son mentor au CNSM de Paris. On oserait presque dire que ses chuchotements détournent avec subversion les bribes mnémoniques « pessonniennes » (si vous avez un meilleur adjectif, faites-le moi savoir !). Quant à la poésie, parlons-en… Sa relation profonde avec le poète Dominique Quelen, ami de longue date, l’ont amené à s’inquiéter de chaque phonème textuel ou sonore qui dans sa raréfaction pure clame son originalité. D’un son à l’autre la musique prend sens, s’organise, d’une syllabe à l’autre le texte prend forme et se love au coeur de la dramaturgie instrumentale. Pour preuve cette pièce magnifique de 2009, sur des textes d’Emily Dickinson : Apre Bryone, pour Soprano, 19 instruments et dispositif électroacoustique (vous pouvez l’écouter en cliquant ICI).  Certes, je ne suis pas objectif, car cette oeuvre m’est dédiée ! mais avec quel plaisir je l’écoute et réécoute… Finalement, n’est-ce pas là le propre de l’Art : clamer sa subjectivité en assumant sincèrement la qualité des oeuvres présentées.

Personnellement, j’ai toujours trouvé que, dons l’oeuvre de ce jeune compositeur, cette tension dramatique basée sur des rapports minimaux entre les événements sonores jetés à même la partition comme les objets épars de notre vécu auxquels nous réservons notre tendresse, cette sensualité délicate du timbre caressant, sans négliger les petites grattes au tympan pour nous rappeler à notre humanité, bref, ces multiples perspectives n’étaient guère loin d’instaurer certaines stratégies que l’on peut trouver chez les compositeurs asiatiques. Je pense que ce n’est pas pour rien qu’Aurélien Dumont est finalement allé chercher son inspiration du côté de cette île de beauté d’Extrême-Orient. Je me souviens d’ailleurs de grandes discussions avec lui où j’exprimais ma passion du Japon avant qu’il ne le découvre sous ses différentes facettes, tout en me rendant compte de la proximité de nos sensibilités respectives. Et maintenant, l’on attend qu’une chose… découvrir rapidement ces merveilleuses musiques issues de l’émerveillement ressenti que m’a manifesté le compositeur lors de ses voyages en compagnie de celle qui est devenue depuis peu son épouse. Les titres nous titillent et le désir d’écoute s’installe : Sérieux gravats – Nara II, Décor cordé – Nara III. Tout un programme. Suivons donc attentivement ce compositeur car il risque de nous surprendre ces prochaines années !

Il ne me reste plus qu’à profiter de ce lieu d’écriture pour présenter à ces deux jeunes artistes tous mes meilleurs voeux de bonheur musicaux et la perspective d’extraordinaires parcours poétiques et sonores à venir.

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~ par ledouxclaude / Ars Musica 2012 sur 15 mai 2011.

2 Réponses to “Indice deuxième : Japon (2)”

  1. Voilà qui fait plaisir à lire !

  2. Bonjour cher Claude,
    C’est un plaisir de lire te lignes riches d’infos et surtout de poésie.
    à bientôt
    Denis

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